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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/628

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L’auberge de Jakof, transformée en lieu de rendez-vous pour les chrétiens dissidens, ne tarde pas à prospérer. Tous les sectaires qu’on mande devant l’autorité viennent s’y arrêter avant ou après leur interrogatoire. Quelquefois cet interrogatoire est différé pendant plusieurs semaines, et ces ajournemens tournent au profit de l’aubergiste, qui, tout en donnant asile aux pauvres persécutés, ne manque jamais de se faire payer, soit en argent, soit en nature. L’administration locale est enfin avertie par le traître Andriachka, qui dénonce son ancien compagnon pour se mettre à sa place. Le sectaire est chassé de son auberge. Réduit à une vie errante et misérable, il reçoit l’épreuve qu’il subit comme un juste châtiment de ses fautes. Ses instincts religieux se réveillent, et il se décide à entrer dans une de ces communautés de solitaires si nombreuses encore en Russie, ce qui nous met en présence d’une classe nouvelle de vieux croyans. Le chef spirituel de la communauté qui admet Jakof, le père Açafa, est presque centenaire. Les huttes des solitaires qui reconnaissent son autorité sont dispersées autour de sa maisonnette, qui s’élève au fond d’un ravin sauvage.


« Je n’eus point de peine, dit le sectaire, à me faire à la règle que l’on suivait. La prière occupait une partie de nos journées ; nous passions les autres heures à copier des manuscrits. Lorsque le temps était beau, les plus jeunes d’entre nous allaient échanger nos copies contre des provisions. Quelquefois nous restions enfermés un mois entier dans nos cabanes sans voir figure humaine, car peu à peu la solitude devient un besoin. Jamais je ne m’étais senti si heureux, et je croyais bien que je finirais mes jours dans cet état ; mais le ciel en disposa autrement : il me destinait à soutenir encore de longs combats au milieu de ce monde que l’Antechrist gouverne à sa façon.

« Nous avions parmi nous un ermite nommé Martémiane. C’était de tous les frères celui qui me plaisait le moins. C’était le moins humble de nous tous, et il n’obéissait pas sans murmurer aux sages prescriptions du père Açafa. Un jour il entra suivi d’un paysan dans l’habitation du vieillard.

« — Que me voulez-vous, et d’où vient cet homme ? lui demanda Açafa.

« — Il est de Ziourdim.

« — Que demande-t-il ?

« — Je voudrais me fixer ici, saint père, lui répondit le paysan. Les impôts sont lourds, et je crains qu’on ne prenne mon fils pour recrue.

« — Tu as donc de la famille ?

« — Oui, une vieille femme, deux filles et un fils.

« — Ainsi c’est l’impôt qui t’amène à nous ?

« — Je ne dis pas non, répondit le paysan en se troublant un peu.

« — À quoi bon toutes ces questions ? interrompit brusquement Martémiane. Fais bon accueil à toutes les brebis qui viennent se joindre à ton troupeau, quelles que soient les raisons qui les amènent.

« On se réunit en conseil. Le père Açafa parla contre l’admission de cette famille, et Martémiane le contredit avec aigreur. La discussion se prolongea longtemps.