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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/624

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des vieux croyans, et si les deux fractions de la secte diffèrent sur un point de conscience assez subtil, elles sont unies en définitive par les mêmes souvenirs, elles ont les mêmes tendances, et ont traversé avec une égale fermeté les époques de persécution pour arriver à la situation plus douce que le règne actuel semble leur assurer. Nous venons de les voir dans l’histoire, dans la vie publique en quelque sorte ; veut-on les connaître dans la vie privée, c’est à M. Chtédrine qu’il faut s’adresser. Sous la forme du roman, il nous offre des observations, des souvenirs recueillis pendant un long séjour au milieu des dissidens. Le suivre dans ses récits, ce sera indiquer quelques traits du sujet que les documens empruntés aux enquêtes officielles nous aideront ensuite à traiter dans son ensemble.

Le premier récit de M. Chtédrine est une sorte de confession. Nous recevons les confidences d’un sectaire russe ; nous pénétrons dans une de ces natures complexes, si communes en Russie, et où la lutte des mauvais instincts, des aspirations généreuses, revêt souvent un caractère si dramatique. Une vie qui commence au milieu de rêves mystiques, qui se continue à travers d’étranges écarts, pour s’achever dans les tristesses d’un isolement volontaire, telle est la donnée que développe M. Chtédrine dans les Ermites. Le personnage qu’il fait parler, Jakof, ne cache pas ses désordres ; il nous raconte ses heures d’enthousiasme ou d’égarement avec une franchise austère qui est ici un trait caractéristique de plus.


« Mes parens étaient chrétiens [1] d’ancienne date, dit le narrateur, qui est en même temps le héros du récit. Il y a cent ans environ, mon grand-père quitta le village de la Grande-Russie où reposaient ses ancêtres pour venir travailler aux forges du gouvernement de Perm. Il s’était lui-même condamné à l’exil, comme tous les vieux croyans, qui émigraient en foule à cette époque, les uns vers la Pologne, les autres en Sibérie. Au reste le pays, quoique sauvage, était béni par le Seigneur. On n’y manquait de rien : les bêtes des forêts, les poissons, tout y était en abondance. D’ailleurs on y vivait dans l’union. Je m’en souviens encore, c’était un vrai paradis. Point de querelles, de jalousies, et point d’ivrognerie ; il n’y a pas longtemps que les cabarets et le reste y sont connus. Ce qui avait résisté à tout n’a pas résisté au cabaret. Maintenant les villages qui étaient alors les plus riches font peine à voir ; les cabarets y ont tout englouti.

« Je me rappelle bien mon enfance. À peine savais-je lire, que déjà j’étais tout en Dieu. La Vie des Saints m’attirait particulièrement. Combien de fois, pendant un sommeil précédé par de pieuses lectures, d’étranges rêves vinrent me visiter ! Je voyais couler à flots le sang des martyrs, j’entendais leurs édifians discours, je croyais même distinguer quelque part dans un coin le terrible tsar Dioclétien en personne. Mon seul désir était d’aller un jour

  1. C’est le nom que se donnent les vieux croyans ; ils rejettent celui de sectaires et le considèrent même comme une insulte.