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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/612

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l’alliance de la Turquie. Quelle que soit la nature des liens à établir entre les deux états (nous ne pouvons pas rédiger ici un projet de traité), il faudra respecter l’amour-propre et sauvegarder la dignité de l’état secondaire. La paix et l’ordre rétablis sur toute sa frontière occidentale, voilà, ce semble, un résultat satisfaisant pour la Turquie. L’Autriche possède depuis 1814, le long de l’Adriatique, une étroite bande de terre qui s’étend jusqu’au sud du Monténégro, au-delà des bouches de Cattaro. La singulière configuration de cette frontière, sans ajouter une grande force effective à la puissance autrichienne, lui donne cependant une action très réelle et, qu’elle nous pardonne de le dire, très dangereuse sur les pays turcs qui y confinent. La Turquie aurait tout à gagner à placer de ce côté un intermédiaire entre elle et le grand empire voisin, avec lequel ses points de contact sont infiniment trop multipliés ; des populations slaves soumises à un prince indigène seraient pour elle un bien meilleur rempart contre l’Autriche que des populations désobéissantes et sans cesse agitées sous son autorité directe. Il ne serait pas difficile de fournir des preuves de l’immixtion aujourd’hui constante de l’Autriche dans les affaires intérieures des districts turcs. La Turquie doit être fort jalouse de ces atteintes plus ou moins directes à ses droits souverains, sous prétexte de civilisation, d’amour de l’ordre et de protection des chrétiens. Ce prétexte ne serait plus de mise à l’égard d’un prince slave chrétien. Les Autrichiens seraient obligés de lui témoigner plus d’égards qu’à des fonctionnaires turcs, parce que sa seule qualité inspirerait le respecta leurs propres sujets slaves.

La Turquie, si elle s’était concilié les Monténégrins, pourrait compter sur leur fidélité, d’accord cette fois avec leurs intérêts ; mais n’eût-elle pas cette confiance, le parti que nous lui conseillons de prendre serait, dans tous les cas, sans danger pour elle. Que l’on veuille bien remarquer en effet que la vraie ligne de défense de cette portion de la Turquie n’est pas à la frontière dalmate, qu’elle est plus au nord, dans les montagnes qui séparent l’Herzégovine de la Bosnie méridionale. Une armée turque qui aurait à défendre aujourd’hui de ce côté l’entrée de l’empire s’établirait au centre de la Bosnie, qui lui offrirait un admirable camp retranché naturellement, et elle ne s’aventurerait pas au midi, dans un pays sans issue, derrière le Monténégro, au milieu de populations hostiles ou au moins douteuses, toujours prêtes à lui couper la retraite. Assistés au contraire des Monténégrins, les Turcs acquerraient une position vraiment formidable du côté de l’Adriatique.

Ainsi donc, sous le rapport politique et militaire, la Turquie en définitive ne ferait qu’un sacrifice apparent pour s’assurer les bénéfices