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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/608

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Alors même que leurs provinces européennes proclameraient leur indépendance, ils n’en seraient pas moins encore, à eux seuls, un grand peuple, et l’Asie offrirait un champ assez vaste à leur expansion ; mais ce n’est point par des compensations de cette nature que nous voulons les consoler. En Europe, ils peuvent asseoir leur puissance sur les intérêts mêmes des diverses nationalités de leur empire, et grandir en les émancipant. Qu’on ne se hâte pas de nous accuser de paradoxe ! Entre les gouvernés et l’administration turque, il n’existe aujourd’hui qu’un lien tout à fait factice et toujours près de se rompre. Les nouvelles réformes ont détruit toute vie provinciale dans la société turque et mis les anciens rayas en communication directe avec les fonctionnaires envoyés par le gouvernement. Naturellement ceux-ci sont impuissans. Comment auraient-ils prise sur des hommes avec qui ils n’ont rien de commun, ni la langue, ni la religion, ni les sentimens nationaux ? On peut supprimer mille abus ; tous les hatti-humaïouns du monde ne remédieront pas au vice organique des institutions actuelles : ne reposant sur aucune réalité, elles ne subsistent que par la grâce de la diplomatie.

Que doit désirer dans la Turquie d’Europe un pays tel que la France, assez heureusement placé pour y exercer une influence dégagée de toute ambition de conquête ? C’est la vie libre des populations, leur développement moral et matériel, l’établissement de centres nationaux assez forts pour résister aux envahissemens de l’extérieur. Cette politique française, cette politique des nationalités, si merveilleusement comprise et appliquée avec une si louable persévérance en Valachie et en Moldavie, nous croyons qu’elle n’a qu’à s’étendre et à se généraliser. Sans doute il ne s’agirait pas de réclamer pour toutes les provinces une position semblable à celle des provinces roumaines, que leur propre volonté avait primitivement soumises à la souveraineté purement extérieure du sultan ; mais d’autres peuples, comme les Bulgares par exemple, aujourd’hui sujets directs de la Porte, peuvent, tout en conservant avec elle des liens plus étroits que les Roumains, obtenir pourtant des institutions et des garanties particulières. Chaque nation peut avoir son droit spécial, pourvu qu’elle ait un droit reconnu.

À la nationalité roumaine, qui garde à l’est l’entrée de la péninsule, répond à l’occident la nationalité serbe. Les Serbes sont certainement la population la plus compacte de la Turquie d’Europe, dont ils occupent tout le nord-ouest. Braves, éminemment patriotes, très attachés à leurs traditions, ils ont les qualités des peuples montagnards, et présentent une grande force de résistance. Les Serbes indépendans, c’est-à-dire les Monténégrins, offrent le type le plus pur de leur caractère national. La civilisation n’a pas fait peut-être