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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/593

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Que, les yeux toujours fixés sur la carte, on examine la direction des montagnes qui sillonnent cette partie de l’Europe, on verra que le Monténégro est situé à l’intersection de leurs chaînes principales et à leur point culminant. Là, les divers rameaux des Alpes illyriennes se réunissent et se relèvent pour se joindre d’une part à l’extrémité occidentale des Balkans, de l’autre aux derniers chaînons qui, à travers l’Albanie, vont se rattacher à la chaîne du Pinde. Ce pays présente la forme d’un cœur dont les deux lobes seraient séparés par la vallée de la Moratcha, rivière qui tombe dans le lac de Scutari. C’est la citadelle naturelle des pays serbes, c’est en même temps leur position la plus avancée vers le midi. Au-delà commence une population de langue et de mœurs différentes, les Albanais ou Skipétars. C’est sur les bords du lac de Scutari que les deux peuples se rencontrent.

Les ennemis des Monténégrins disent souvent d’eux : Ce sont des bandits ! Si par bandits il faut entendre, selon le sens étymologique du mot, des bannis, des proscrits, des hommes échappés à l’oppression étrangère, les Monténégrins peuvent accepter l’épithète. Ce sont des bandits comme ces montagnards qui ont reconquis pied à pied sur les Maures le sol de l’Espagne. Comme les petits royaumes des Asturies et des Pyrénées, le Monténégro a été le repaire d’une nationalité ; il a été comme eux un refuge pour la liberté et la foi chrétienne, un rempart contre l’islamisme, partout victorieux autour de lui.

Quand la nation serbe, si puissante sous Douchan le Fort, succombait en 1389 à la bataille de Kossovo, le Monténégro formait déjà une principauté que les funestes dissensions de l’empire avaient rendue indépendante. C’était le patrimoine des princes de la Zéta. Le héros de cette famille, le vrai fondateur du Monténégro, Ivan Tsernoïevitch, après la mort de Scanderbeg, son allié, et la soumission de l’Albanie et de l’Herzégovine, organisa seul la résistance contre les Turcs. Il abandonna ses possessions de la plaine, son château de Jabliak, et, retiré dans la montagne, où il fonda le couvent de Cétinié, il commença cette lutte terrible d’une poignée d’hommes contre un grand empire qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours. La principauté de Zêta était beaucoup plus étendue que le Monténégro actuel ; elle comprenait, entre autres dépendances, la plus grande partie des bouches de Cattaro, quoique cette ville se fût déjà mise sous la protection des Vénitiens.

Ivan et les princes de sa famille sont les héros des chants populaires, des piesmas monténégrines. Leur mémoire est encore vivante, comme s’ils étaient morts hier. Les Tsernoïevitch contractèrent de nombreux traités avec Venise, et s’allièrent à des familles nobles de