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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/556

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publique et la solidarité générale. Alors qu’un homme d’honneur tel que Saint-Simon proposait au conseil de régence une banqueroute totale comme la meilleure solution de tous les embarras légués par le précédent règne, cette idée, qui nous apparaît aujourd’hui sous un jour si odieux, y était repoussée bien plus parce qu’on la croyait dangereuse que parce qu’on l’estimait déshonnête. En l’absence de toute organisation du crédit, chaque difficulté financière préparait une crise politique, parce que, les obligations de l’état devant se solder immédiatement en deniers comptans, le pouvoir se trouvait toujours dans l’alternative ou de manquer de foi à ses créanciers, ou de pressurer ses sujets au-delà de leurs forces. L’esprit ingénieux du régent, stimulé par les théories d’un étranger encore modeste et presque inconnu, lui avait fait comprendre ce qu’un pareil état de choses avait à la fois de désastreux et d’irrationnel : il pressentait la possibilité d’établir une corrélation plus étroite entre les besoins du présent et les ressources de l’avenir, en doublant la richesse par la confiance, et en multipliant les valeurs par la circulation de leurs signes représentatifs ; mais pour que les idées séduisantes dont Law berçait l’imagination du prince et celle de quelques initiés dans des conversations spirituelles reçussent une première application, il fallait que les financiers de la régence fussent à bout de voies, et qu’en présence d’un gouffre toujours béant l’insuffisance des vieux procédés demeurât démontrée pour le public comme elle l’était déjà pour le régent lui-même.

Durant deux ans, le duc de Noailles, investi par l’inexpérience de ses collègues d’une direction presque sans contrôle, mit en jeu tous les ressorts de la vieille machine financière en dissimulant le plagiat du fond sous la nouveauté de la forme, et en justifiant la rigueur de ses mesures par des considérations spécieuses et populaires. Tous les contrats passés par l’ancien gouvernement furent révisés, et pour la plus grande partie annulés, sous le prétexte des profits excessifs qu’ils avaient rapportés ; les dettes de l’état de toute origine et de toute date furent soumises à un visa, sorte d’amputation confiée à la main souple et hardie des frères Paris. De la sorte le capital de la dette publique fut arbitrairement réduit de 400 millions, pendant que l’intérêt de la plupart des rentes perpétuelles et viagères était abaissé de moitié. Les offices ne rencontrant pas plus de ménagemens que les contrats, les charges inutiles vendues par le gouvernement de Louis XIV sous le coup des plus pressantes nécessités furent supprimées successivement par des déclarations du conseil sans que l’état en remboursât le prix, et l’on applaudit trop à l’immolation des vanités pour s’inquiéter beaucoup de l’attentat commis contre la foi publique. Dans la confiance qui l’animait au début,