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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/533

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d’apprécier la valeur de leurs actes, et dont l’effort constant dans l’Histoire de la régence est de dissimuler sous un austère appareil la violence de ses passions, en jetant les idées de Voltaire dans les moules de Tacite.

Quelle tâche se donna ce pouvoir si persévérant dans sa conduite, quoique si tristement frivole ? Comment parvint-il à l’accomplir durant une longue orgie, en rendant ses ennemis plus ridicules qu’il ne se rendit lui-même méprisable ? La réponse à cette question ne se rencontre pas toujours dans les volumineux mémoires où tant de témoins et d’acteurs ont consigné leurs déceptions avec leurs souvenirs. Le caractère des époques durant lesquelles l’agitation des esprits fait abonder les matériaux s’obscurcit parfois sous la masse des documens, comme la physionomie d’un tableau s’efface sous les accessoires qui le surchargent. C’est cette physionomie que je voudrais retracer avec quelque précision, en rappelant moins la succession des faits que le mouvement des idées de 1715 à 1723. Les sources où je puise sont trop connues pour que je doive les indiquer scrupuleusement dans un travail qui, comme la plupart de ceux qui l’ont précédé, sera une étude politique beaucoup plus qu’une étude d’histoire.


I

En se reportant aux derniers jours du premier empire, la génération actuelle peut se représenter assez fidèlement l’état de la France lors de la mort de Louis XIV. La lassitude de la nation était justifiée par son épuisement, et les haines étaient montées au niveau des admirations disparues. Une horreur instinctive des pratiques et des idées par lesquelles les âmes n’avaient pas été moins froissées que les intérêts, de vagues aspirations vers les nouveautés au sein d’une inexpérience universelle, un immense besoin de paix, éclatante condamnation du gouvernement qui l’avait provoqué, tous ces traits se rencontrent dans notre histoire à un siècle de distance, et nous retrouvons nos propres souvenirs dans les écrits de Boisguillebert comme dans les pages désolées de Fénelon et de Vauban.

L’acclamation de la régence du duc d’Orléans et la mise à néant du testament de Louis XIV sortirent de la disposition des esprits d’une façon tellement irrésistible, que cet audacieux attentat contre la dernière pensée du règne eut la France entière pour complice. Pourtant trois années s’étaient à peine écoulées depuis que Philippe, isolé dans Versailles, voyait les courtisans s’écarter de sa personne, les uns par effroi, les autres par calcul. Ses oreilles tintaient encore des insultes populaires prodiguées à l’empoisonneur prétendu de tant de princes frappés par un trépas mystérieux ; il se trouvait au