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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/527

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sauve bien vite ! Et puis ce pauvre cocher qui se gèle à m’attendre ! Adieu, monsieur Goefle ; voulez-vous me permettre de revenir demain, dans la journée, pendant que ma tante dormira ? car elle danse et se fatigue beaucoup au bal, et je pourrai fort bien venir en me promenant avec ma gouvernante.

— D’ailleurs, si la tante se fâchait, répondit Cristiano avec un accent un peu plus jeune qu’il n’eût fallu, vous pourrez fort bien lui dire que je vous prêche dans son sens.

— Non, dit Marguerite, avertie par une méfiance instinctive plutôt que raisonnée ; je ne voudrais pas me moquer d’elle, et peut-être ferai-je aussi bien de ne pas revenir. Si vous me promettez tout de suite de la faire renoncer à cet odieux mariage, il n’est pas nécessaire que je vous importune de mes inquiétudes.

— Je vous jure de m’intéresser à vous comme à ma propre fille, reprit Cristiano en s’observant davantage ; mais il est nécessaire que vous me teniez au courant de l’effet de mes soins.

— Alors je reviendrai. Comme vous êtes bon, monsieur Goefle, et quelle reconnaissance je vous dois ! Oh ! j’avais bien raison de me dire que vous seriez mon bon ange.

En parlant ainsi avec effusion, Marguerite s’était levée, et tendait ses petites mains au prétendu vieillard, qui les baisa le plus respectueusement qu’il put, et qui contempla un instant la ravissante petite comtesse dans sa robe de satin rose pâle, garnie de grèbe. Il l’aida paternellement à agrafer sa pelisse d’hermine, à remettre le capuchon sans écraser les rubans et les fleurs de sa coiffure ; puis il lui offrit le bras jusqu’à son traîneau, où elle disparut dans les coussins d’édredon comme un cygne dans son nid.

Le traîneau s’envola, sillonnant la glace d’une traînée lumineuse, et il avait disparu derrière les rochers du rivage avant que Cristiano, debout sur ceux du Stollborg, eût songé au froid qui le coupait en deux, et à la faim qui le coupait en quatre.

C’est que, sans parler d’une émotion assez vive dont il ne cherchait pas à se rendre compte, le jeune aventurier était retenu par un spectacle admirable. La bourrasque, complètement apaisée, avait fait place à cette bise du Nord qui, au contraire de celle de nos climats, souffle de l’ouest, et balaie le ciel en peu d’instans. Les étoiles brillaient comme jamais, dans les contrées méridionales, Cristiano ne les avait vues briller. C’étaient littéralement des soleils, et la lune elle-même, à mesure que son croissant montait dans l’atmosphère épurée, prenait l’éclat stellaire que ne se permettent point chez nous les simples planètes. La nuit, déjà si claire, s’éclairait encore du reflet des neiges et des glaces, et les masses du paysage se découpaient dans cet air transparent comme dans un crépuscule argenté.