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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/524

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— Ah ça, voyons ! répliqua Cristiano, ému de voir de grosses larmes couler sur ces joues si fraîches et tout à l’heure si riantes. Vous ne comptez donc pas sur vous-même ? Que venez-vous me raconter là ? Vous m’annonciez une confession délicate, et tout se borne à m’apprendre qu’on vous présente un parti qui ne vous convient pas et un futur qui vous est antipathique. Je m’imaginais recevoir la confidence d’un amour,… ne rougissez pas pour cela ! Un amour peut être pur et légitime, quand même il n’est pas autorisé par l’ambition des grands parens. Un père, une mère peuvent se tromper, mais il est pénible de combattre leur influence. Vous, vous êtes orpheline ?… Oui, puisque vous dépendez d’une vieille tante… Je l’appelle vieille, et vous secouez la tête ! Mettons qu’elle soit jeune… Elle en a sans doute la prétention ! Moi, je ne m’y connais plus apparemment ! Je la croyais vieille. Si elle ne l’est pas, raison de plus pour l’envoyer… je ne veux pas dire promener, mais faire de meilleures réflexions, tandis que vous demanderez conseil à quelque vieux ami, à M. Goefle,… c’est-à-dire à moi, enfin à quelqu’un qui puisse vous faire épouser l’heureux mortel que vous préférez.

— Mais je vous jure, mon cher monsieur Goefle, répondit Marguerite, que je n’aime personne. Dieu ! il ne me manquerait plus que cela pour être à plaindre ! C’est bien assez de haïr quelqu’un et d’être obligée de souffrir ses assiduités.

— Vous n’êtes pas sincère, ma chère enfant, reprit Cristiano, qui arrivait à jouer avec conviction et une sorte de vraisemblance le personnage de M. Goefle : vous craignez que je ne redise vos confidences à la comtesse, ma cliente !

— Non, cher monsieur Goefle, non ! Je sais que vous êtes plus qu’un homme d’honneur, vous êtes un homme de bien. Tout le monde vous considère, et le baron lui-même, qui pense mal de tout le monde, n’ose parler mal de vous. J’ai tant d’estime et de confiance en vous, que je guettais votre arrivée ici, et il faut que je vous dise comment l’idée de vous voir m’est venue : ce sera vous dire en deux mots mon histoire, que ma tante ne vous a peut-être pas racontée bien exactement.

J’ai été élevée au château de Dalby (dans le Wœrmland, à une vingtaine de lieues d’ici), sous les yeux de ma tutrice, la comtesse Elfride d’Elvéda, sœur de mon père. Quand je dis sous ses yeux… Ma tante aime le monde et la politique. Elle suit la cour à Stockholm, et les affaires de la diète l’intéressent plus que moi, qui, depuis ma naissance, vis dans un assez triste manoir avec une gouvernante française, Mlle Potin. Celle-ci heureusement est très douce et m’aime beaucoup. Ma tante vient, deux fois par an, voir si j’ai grandi, si je parle bien français et russe, si je ne manque de