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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/521

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core tout bas… Mais sommes-nous bien seuls ici ? Personne ne peut-il nous entendre ? Tout cela est si grave, monsieur Goefle !

— En effet, la chose paraît grave, pensa Cristiano en allant voir si la porte d’entrée était fermée, et en affectant la démarche d’un vieillard ; seulement je n’y comprends goutte !

Il fit de l’œil le tour de la salle, et n’aperçut pas plus qu’il ne l’avait encore fait la porte de la chambre de garde, qui était fermée entre M. Goefle et nos deux personnages.

— Eh bien ! monsieur, reprit la jeune personne, comprenez-vous que ma tante veuille me faire épouser un homme que je ne puis m’empêcher de regarder comme l’assassin de sa famille ?

Cristiano, n’ayant pas la moindre notion des faits en question, prit le parti de pousser aux éclaircissemens en abondant dans le sens de sa nouvelle cliente. — Il faut, dit-il un peu cavalièrement, que votre tante soit folle,… ou quelque chose de pis !

— Ah ! pardon, monsieur Goefle, ma tante est une personne que je dois respecter, et je ne l’accuse que d’aveuglement et de prévention.

— Aveuglement ou prévention, peu m’importe, à moi ! Ce que je vois clairement, c’est qu’elle veut forcer votre inclination.

— Oh ! cela, assurément, car j’ai horreur du baron ! Elle ne vous l’avait donc pas dit ?

— Tout au contraire ! Je croyais…

— Oh ! monsieur Goefle, pouviez-vous croire qu’à mon âge j’eusse le moindre goût pour un homme de cinquante-cinq ans ?

— Ah ! oui-dà ! Il a cinquante-cinq ans par-dessus le marché, le personnage à qui l’on vous destine ?

— Vous faites semblant d’en douter, monsieur Goefle ! Vous savez pourtant bien son âge, vous qui êtes son conseil, et l’on dit même son ami dévoué,… mais je n’en crois rien.

— Oh ! parbleu, vous avez bien raison. Je veux être pendu si je me soucie de lui ! Mais comment l’appelez-vous, ce monsieur-là ?

— Le baron ? Vous ne savez donc pas de qui je vous parle ?

— Non, sans doute ; il y a tant de barons dans ce monde !

— Mais ma tante vous a bien dit…

— Votre tante, votre tante !… Est-ce que je sais ce qu’elle dit, votre tante ? Elle ne le sait peut-être pas elle-même !

— Hélas ! pardonnez-moi : elle ne le sait que trop ! c’est une volonté de fer. Il est impossible qu’elle ne vous ait pas fait part de ses projets sur moi, puisqu’elle prétend que vous les approuvez ?

— Moi, approuver qu’une charmante enfant comme vous soit sacrifiée à un barbon ?

— Ah ! vous voyez bien que vous savez l’âge du baron !

— Mais de quel baron encore une fois ?