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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/519

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Cristiano s’inclina respectueusement.

— Alors, reprit l’inconnue, vous m’autorisez à vous entretenir d’une affaire,… un peu embarrassante,… un peu délicate ?

Ces deux mots sonnèrent à l’oreille de l’aventurier d’une façon si réjouissante qu’il oublia le moment de vive contrariété causée à son appétit par cette visite inattendue, pour ne plus songer qu’au désir de voir la figure de la visiteuse, enfoncée sous son capuchon d’hermine.

— Je vous écoute, répondit-il en prenant un ton grave : un avocat est un confesseur… Mais ne craignez-vous pas, si vous gardez votre pelisse, de vous enrhumer en sortant ?

— Non, dit l’inconnue en acceptant le fauteuil que lui offrait son hôte ; je suis une vraie montagnarde, moi, je ne m’enrhume jamais. — Puis elle ajouta naïvement : — D’ailleurs vous ne me trouveriez peut-être pas mise convenablement pour la conférence que je viens solliciter d’une personne grave et respectable comme vous, monsieur Goefle ; je suis en toilette de bal.

— Mon Dieu ! s’écria Cristiano étourdiment, je ne suis pas un vieux luthérien farouche ! une toilette de bal ne me scandalise pas, surtout quand elle est portée par une jolie personne.

— Vous êtes galant, monsieur Goefle ! mais je ne sais pas si je suis jolie et bien mise. Ce que je sais, c’est que je ne dois pas vous cacher mes traits, car toute défiance de ma part serait une injure à votre loyauté, que je viens invoquer tout en vous demandant conseil et protection.

L’inconnue détacha son capuchon, et Cristiano vit la plus charmante tête qu’il eût pu s’imaginer : un vrai type suève, des yeux d’un vrai bleu saphir, de fins et abondans cheveux d’un blond doré, une finesse et une fraîcheur de carnation dont rien n’approche dans les autres races, et à travers la pelisse en tr’ouverte, un cou élancé, des épaules de neige et une taille fluette. Tout cela était chaste comme l’enfance, car la mignonne visiteuse avait tout au plus seize ans et n’avait pas fini de grandir.

Cristiano ne se piquait pas de mœurs austères, il était l’homme de son temps, mais non celui du milieu hasardé où il se trouvait jeté par les circonstances. Il avait de l’intelligence, par conséquent de la délicatesse dans l’esprit. Son regard s’arrêta tranquille et bienveillant sur cette rose du Nord, et s’il avait eu quelque pensée perfide en l’attirant dans la tanière de l’ourse, cette pensée fit vite place à celle d’une aventure enjouée ou romanesque, mais honnête, à coup sûr, comme l’aimable et candide visage de sa jeune hôtesse.

— Monsieur Goefle, reprit celle-ci, encouragée par l’attitude respectueuse du prétendu avocat, à présent que vous connaissez ma