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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/511

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angoisses l’attendaient. Au moment où, convenablement chargé, il allait sortir de ce sanctuaire, une grande figure noire glissa devant lui. Sa lanterne s’éteignit, et les mêmes pas mystérieux qui l’avaient tant effrayé dans la cuisine montèrent rapidement avant lui les degrés de la cave. Ulph faillit s’évanouir, mais il reprit encore une fois courage et regagna sa cuisine, où il laissa ses casseroles mijoter leur contenu sur les fourneaux, résolu d’aller, sous prétexte de couvert à mettre, se guérir de son effroi auprès de M. Goefle.

C’est au moment où, chargé de ses ustensiles de service, il suivait la galerie de bois, qu’il se trouva face à face avec la bizarre apparition que présentait le docteur en droit, coiffé de son bonnet de nuit, et tirant par le licol un animal étrange, impossible, une bête qu’en véritable paysan dalécarlien de cette époque, Ulph n’avait jamais vue, dont peut-être il n’avait jamais entendu parler, et sur cette bête, qui projetait le long de la galerie l’ombre de ses oreilles gigantesques, une triple flamme portée par un petit diable rouge, que M. Goefle avait bien voulu faire passer pour son laquais, mais qui ne pouvait être que le kobold en personne, le démon familier que l’avocat s’était vanté d’avoir sous ses ordres.

C’en était trop pour le pauvre Ulph. Il estimait les kobolds, mais ne souhaitait point les voir. Il posa d’une main défaillante son panier par terre, et, virant de bord, il alla s’enfermer dans sa chambre en jurant par son salut éternel qu’il n’en sortirait de la nuit, dût l’avocat mourir de faim et le diable manger le souper destiné à l’avocat.

Aussi ce fut bien en vain que M. Goefle l’appela. Il n’en reçut pas de réponse, et prit le parti de mettre l’âne à l’écurie, de s’emparer du panier abandonné, et de retourner mettre son couvert, avec l’aide de Nils, dans la chambre de l’ourse.

— Allons, se dit-il, la philosophie est nécessaire en voyage, et puisque voici des verres, des couverts et des assiettes, espérons que ce lunatique a l’intention d’y joindre quelque victuaille. Attendons son bon plaisir, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, et débouchons toujours ces bouteilles de bonne mine.

Nils ne mit pas trop mal la nappe, il ne laissa pas ralentir le poêle, et M. Goefle se sentait remis en possession de sa belle humeur naturelle, lorsque Nils commença à prendre des poses molles et brisées qui témoignaient d’une subite invasion de sommeil.

— Secoue-toi un peu, lui dit l’avocat ; il s’agit de manger. Tu dois avoir faim.

— Hélas ! oui, monsieur Goefle, répondit l’enfant ; mais j’ai tant d’envie de dormir que je ne pourrai jamais attendre que vous soyez servi et que vous ayez fini de manger. Tenez, voilà du pain et des