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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/501

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ouverte, quand, moi, je l’avais fermée après le coucher du soleil ; la seconde, c’est que la porte de cette chambre était ouverte aussi, chose que je n’ai pas vue depuis cinq ans que je suis venu ici soigner et servir mon oncle ; la troisième, et la plus incroyable, c’est qu’on n’a pas allumé de feu ici depuis vingt ans, et peut-être plus, et que voici le feu qui brille et le poêle qui chauffe !… Enfin… attendez, monsieur le docteur, voilà sur le plancher de la cire toute fraîchement répandue, et pourtant…

— Et pourtant, tu viens de la répandre toi-même, car tu tiens ta lanterne tout de travers !

— Non, monsieur Goefle ! non ! ma chandelle est une chandelle de suif, et ce que je vois là sous le lustre… attendez !

Et, levant la tête, Ulph fit un cri d’horreur en s’assurant qu’au lieu de onze bougies et une demie, le lustre n’en avait plus qu’une demie et dix.

L’avocat était d’un naturel bienveillant et optimiste. Au lieu de s’impatienter de la préoccupation d’Ulphilas et de l’effroi de Nils, il ne songea qu’à s’en divertir. — Eh bien ! vive Dieu ! dit-il d’un ton très sérieux, cela prouve que les kobolds se sont installés ici, et s’il leur plaisait de se montrer à moi, qui ai désiré toute ma vie de faire connaissance avec eux, sans avoir jamais pu en apercevoir un seul, je m’applaudirais d’autant plus d’avoir choisi cette chambre où je dormirai sous leur aimable protection.

— Non, monsieur le docteur, non, reprit Ulph, il n’y a point ici de kobolds, c’est un endroit triste et maudit, vous le savez bien, un endroit où les trolls du lac viennent tout déranger et tout gâter, comme de méchans esprits qu’ils sont, tandis que les petits kobolds sont amis des hommes et ne songent qu’à leur rendre service. Les kobolds conservent et ne gaspillent pas. Ils n’emportent rien…

— Au contraire, ils apportent ! Je sais tout ça, maître Ulph ; mais qui te dit que je n’ai pas à mon service particulier un kobold qui m’a devancé ici ? C’est lui qui aura pris la bougie pour allumer le feu, afin de me faire trouver en arrivant un local réchauffé. C’est lui qui m’avait ouvert les portes d’avance, sachant que tu es un grand poltron et que tu me ferais longtemps attendre ; enfin c’est lui qui va t’accompagner et t’aider à m’apporter à souper, si tu veux bien en avoir l’intention, car tu sais que les kobolds n’aiment guère les nonchalans et ne servent que ceux qui ont bonne volonté de servir les autres.

Cette explication ramena un peu de calme chez les deux auditeurs ; Nils osa interroger de ses grands yeux bleus les sombres parois de la salle, et Ulph, après lui avoir remis une clé qui ouvrait l’armoire de la chambre de garde, se décida à sortir pour aller préparer le souper.