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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/490

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Telle est, cher lecteur, la question que nous nous adressons l’un à l’autre. Malgré cette preuve de respect ou d’indifférence, la pièce que nous explorons a conservé à peu près intact son antique comfort. Un vaste poêle circulaire, où depuis longtemps on n’a pas allumé de feu, sert de support à une très belle pendule dans le genre de Boule, dont les vitres ternies et presque irisées par l’humidité envoient dans l’ombre des reflets métalliques. Un joli lustre de cuivre dans le goût hollandais descend du plafond, et, couvert d’une épaisse couche d’oxyde, ressemble à un bijou de malachite. Onze bougies de cire, intactes bien que jaunies par le temps, se dressent encore dans ces vastes bobèches de métal qui avaient l’avantage de ne pas laisser perdre une goutte de cire, et le désagrément de répandre sur le bas de l’appartement une ombre épaisse, tandis que toute la clarté était renvoyée au plafond.

La douzième bougie de ce lustre est consumée jusqu’aux trois quarts. Cette circonstance nous frappe, ami lecteur, parce que nous regardons toutes choses avec attention ; mais elle aurait fort bien pu nous échapper à cause de l’étrange ornement qui couvre en partie le lustre et ses bougies, et qui retombe en plis opaques le long de ses branches. Vous croyez peut-être que c’est un lambeau d’étamine grise jeté là jadis pour préserver les cuivres. Touchez-y, si vous pouvez y atteindre : vous verrez que c’est un amas quasi-parchemineux de toiles d’araignées couvertes de poussière.

Ces toiles d’araignées sont d’ailleurs partout, le long des cadres enfumés des grands portraits de famille qui occupent trois parois de l’appartement ; elles forment aux angles des murs des festons superposés avec une sorte de régularité, comme si, sous la forme d’araignée, quelque parque austère et diligente eût entrepris de tapisser ces lambris déserts et d’en voiler le moindre recoin.

Mais d’araignées, vous n’en trouverez pas une : le froid les a endormies ou tuées, et si vous êtes forcé, ce que je ne vous souhaite pas, de passer la nuit dans cette lugubre salle, vous n’aurez même pas, pour vous distraire de la solitude, le bruit régulier de l’insecte travailleur. La pendule, dont le tic-tac ressemble à celui de l’araignée, est également muette. Son aiguille est arrêtée sur quatre heures du matin. Dieu sait depuis combien d’années !

Je dis quatre heures du matin, vu que dans le pays où nous voici la sonnerie des anciennes horloges indiquait parfois la différence des heures de la nuit avec celles du jour, par la raison qu’en ce pays nous avons des jours de cinq heures, et partant des nuits de dix-neuf. Pour peu que la fatigue du voyage vous procurât un long sommeil, vous risqueriez de ne pas savoir, en vous éveillant, si vous êtes au lendemain ou au surlendemain de votre arrivée. Si la pen-