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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/431

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— Mon nom est répété partout avec des sarcasmes; il est connu déjà, répondait Guillermo, trop connu dans la province!

— Eh bien! moi, on m’a surnommé el Cojuelo [1], parce que je traîne la jambe, reprit Andrès; est-ce que je m’en afflige?... Il y en a qui m’appellent aussi le Balafré à cause de cette grande couture qui me creuse un sillon dans la joue.

— Le ridicule fait au cœur des blessures que l’on cache, et qui ne se cicatrisent pas! Laisse-moi subir mon sort, mon pauvre Andrès ; la marquesa avait le droit de me faire beaucoup de mal en récompense des bienfaits dont elle m’a comblé.

— La marquesa est une femme, et vous, vous êtes un homme... A vous de relever le nom qu’elle porte, et qui doit être le vôtre !

Ces conversations ne laissaient pas de faire impression sur Guillermo. Il lui semblait que le moment approchait où il lui faudrait à tout prix sortir de cette somnolence et de cette apathie dans laquelle il ne trouvait désormais ni trêve ni repos; mais comment faire? par où aborder l’entreprise? Un soir qu’il feuilletait les anciennes chroniques de la Catalogne, il rencontra la devise du fameux aventurier Roger de Flor, chef des Almogavares : Hierro, despierta te (fer, éveille-toi). Et ces paroles, si simples dans leur énergie, le firent tressaillir. C’est le propre des caractères timides et irrésolus d’entrevoir l’héroïsme et d’aspirer aux grands exploits; ils sont en cela pareils à l’eau du ruisseau paisible, qui s’arrête devant un petit obstacle et reflète pourtant les plus hautes montagnes. Il se reporta par la pensée aux temps chevaleresques où les âmes ardentes trouvaient à dépenser leur énergie. Et tandis qu’il rêvait ainsi, le temps présent, le temps prosaïque peut-être dans lequel il lui était donné de vivre, passait vite, emportant jour par jour cette première jeunesse, qui marque de son empreinte toute notre existence. — Quand j’aurai tué un taureau, se disait-il quelquefois, quand j’aurai lavé dans le sang d’une pauvre bête l’injure faite à mon nom, en serai-je moins condamné à végéter ici?... — Alors la voix plaintive de la Melitona fredonnant quelque vieille chanson montait à ses oreilles comme le chant d’une nourrice. Il entendait la marquesa adresser quelques paroles monotones à chacun de ses serviteurs, traverser la cour à pas égaux en jetant du grain à ses pigeons, puis rentrer et fermer la porte du vestibule, qui gémissait tristement sur ses gonds. La bonne dame ne parlait jamais de l’avenir et n’aimait guère à évoquer le passé; quant au présent, il ne fournissait pas grand sujet de conversation. Quelquefois Guillermo s’enhardissait jusqu’à formuler une plainte vague sur les ennuis de l’existence. —

  1. Le boiteux.