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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/412

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mère adoptive. Chacun se retournait pour le regarder : les messieurs abordaient les dames pour demander s’il n’était pas vrai que la marquise n’eût jamais eu d’enfans; les jeunes filles se poussaient le coude, et imitaient la démarche sérieuse du jeune garçon aux cheveux blonds en disant à demi-voix : Mira et rubiecito, — regarde donc le blondin! — Puis elles riaient aux éclats derrière l’éventail.

Bientôt la curiosité fut vivement excitée sur toute la ligne des promeneurs. A peine la marquesa avait quitté le paseo, que déjà l’on se formait par groupes, et l’on s’entretenait de ce qui importait fort peu à chacun.

— Messieurs, dit enfin une dame âgée, vous ne comprenez pas ce qu’est venue faire ici doña Fernanda? C’est bien simple pourtant. Elle est venue dire : Je ne veux plus me remarier; tant pis pour vous! Il ne fallait pas me laisser dans mon exil... J’ai adopté un fils...

— Mais ce fils, quel est-il? demanda une petite femme au teint bilieux et à la voix rauque.

— Allez le lui demander, répliqua la dame âgée... Sans doute quelque parent. N’a-t-elle pas de la famille aux environs de Ségovie ?

— C’est vrai, interrompit une troisième interlocutrice que l’on reconnaissait à la finesse de ses traits pour une Madrileña : elle a des cousins dans la Vieille-Castille; mais le plus jeune de ces parens éloignés est un capitaine de cavalerie qui m’a fait danser cet hiver à Madrid...

— Cet enfant n’est ni un Castillan, ni un Andalou, reprit un caballero à la fine moustache noire relevée en croc. Vous n’avez pas observé comme il marque le pas en marchant à la manière d’un Anglais ?...

— Il y a Là-dessous un mystère, s’écria la petite femme au teint jaune; il y a là une énigme dont j’aurai le mot avant dimanche prochain. Je connais Fernanda depuis l’enfance; j’étais à son mariage. Elle ne demeure pas si loin du Puerto que je ne puisse lui faire une visite avec ma galère. Après-demain je fais atteler, et je cours lui arracher son secret.

Le surlendemain, doña Barbara, — tel était le nom de la petite femme qui se disait l’amie de la marquise, — partait dans sa galère attelée de deux mules. On eût dit qu’elle courait entreprendre une expédition de la plus haute importance, tant elle paraissait sérieuse et préoccupée. Il ne s’agissait pourtant que d’aller troubler dans son repos une âme douce et aimante.

L’arrivée du coche de doña Barbara fut un événement dont s’émurent les muletiers, la vieille Melitona, les deux lévriers et le