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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/410

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gens qui m’entourent. Cela ne vaut-il pas mieux que d’attendre dans un salon les flatteries qui ne viennent pas toujours? — A partir de ce moment, la marquesa avait pris son parti. Un air de bonté cordiale régnait sur sa physionomie calme et légèrement souriante, qui inspirait la confiance et la sympathie. Toute passion s’était apaisée dans son âme, qui ne demandait qu’à répandre au dehors son affectueuse bienveillance.

Ce fut donc avec un joyeux empressement que la marquesa accueillit l’enfant étranger. Il lui semblait que la Providence l’avait envoyé vers elle tout exprès pour combler le vide de son cœur. Elle n’aurait plus à redouter dans l’avenir les ennuis de la solitude et les langueurs d’une existence sans but. Quelle plus agréable occupation que d’élever, de façonner à sa guise cet enfant abandonné, trop jeune encore pour ne pas suivre avec docilité la direction qui lui serait donnée, assez grand déjà pour comprendre le prix d’un bienfait? — Il me devra tout, pensait la marquesa, et moi je lui devrai d’avoir goûté quelque chose des douceurs de la maternité, qui m’ont été refusées! Il m’aimera comme sa mère, puisque je le traite comme mon fils...

Elle commença par lui apprendre à parler l’espagnol. Cet enseignement était plein de charmes. Les mots sont comme l’enveloppe de la pensée, et ces leçons, faites à tout propos durant la promenade, plaçaient Guillermo dans la situation d’un enfant naïf qui reçoit de la bouche d’une mère tendre ses premières inspirations. L’élève faisait des progrès rapides; l’accent natal disparaissait peu à peu de sa prononciation, et la vieille Melitona n’éclatait plus de rire à chaque parole qui sortait du gosier de l’Inglesito.

Quand il fut en état de se bien faire comprendre, la marquesa lui dit : — Tu peux converser maintenant et t’exprimer en bon castillan. Pour premier exercice de conversation, raconte-moi ton histoire. Qui es-tu?

L’enfant semblait avoir oublié tout son passé. Cette question lui rappelait qu’il était arrivé à la porte de la marquise comme un mendiant, et il se mit à fondre en larmes.

— Mon cher enfant, dit avec émotion la marquesa, la question que je t’adresse, d’autres me l’ont faite, et je n’ai su quoi répondre!...

— Ah! señora, répliqua l’enfant, n’aurez-vous pas honte de moi, si je vous dis que je suis un orphelin?...

Pobrecito, je ne t’en aimerai que davantage! Y a-t-il longtemps que tu as perdu tes parens?...

— Mon père habitait Dublin, et il faisait un grand commerce avec les pays lointains. Un jour il disparut; nous étions ruinés... On