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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/398

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Sur toute la ligne, le combat s’était renouvelé avec la même vivacité. L’artillerie de réserve, remplaçant celle de la colonne de Soïmonof, redoublait la violence de la canonnade. Dans toutes les directions, les boulets labouraient le sol, ricochant à travers les halliers, les tentes du camp, faisant d’affreux ravages parmi les troupes anglaises, surtout parmi celles de la division légère, qui était plus exposée, parce qu’elle formait un angle avec le reste de la ligne. Le général Brown, commandant cette division, les brigadiers Adams et Buller sont blessés; le général d’artillerie Strangways a la jambe emportée par un boulet; le général Canrobert, qui était venu rejoindre lord Raglan, est atteint d’un éclat d’obus. Enfin le brigadier Goldie, commandant la 1re brigade de la 4e division, est blessé à mort. Alors cette brigade plie, laissant ainsi découverte la gauche des gardes. Le régiment d’Yakutsk profite de cette trouée, déborde la batterie des Sacs-à-Terre, et, réunissant ses efforts à ceux du régiment de Selensky, attaque avec fureur les gardes. Les Russes, arrêtés par le fossé et l’épaulement de la redoute, entassaient leurs morts dans le fossé, et s’en faisaient une banquette pour s’aider à franchir cet obstacle. On se battit corps à corps, à bout portant, à coups de baïonnettes, à coups de crosses de fusils. Les pertes furent énormes de part et d’autre. Le colonel Bibikof fut tué, presque tous ses officiers inférieurs étaient gisans à ses côtés. Le tiers du régiment de Coldstream jonchait l’intérieur de la redoute. Le général Bentink, commandant la brigade des gardes, venait d’être emporté, grièvement blessé. La position n’était plus tenable, et les Coldstreams furent obligés d’abandonner la redoute. Ces braves soldats, serrant leurs rangs éclaircis, se retirèrent lentement, faisant toujours face à l’ennemi. Toutes leurs cartouches étaient brûlées. Le duc de Cambridge, désespéré de ce mouvement rétrograde, parcourait à cheval les rangs des gardes, les adjurant de tenir ferme; les soldats lui répondaient en montrant leurs gibernes vides. Il était dix heures et demie, rien n’arrêtait plus les Russes; pour la seconde fois, ils étaient maîtres du camp et des hauteurs qui dominent tout l’espace environnant, a S’ils avaient poursuivi leurs succès, dit le major Calthorpe, le moindre effort leur eût permis de culbuter la ligne anglaise, et le flanc de notre armée une fois tourné, le sort de la journée devenait en vérité douteux. » — « A ce moment, reprend le capitaine Anitschkof, épuisés par les efforts qu’ils venaient de faire, les Russes entendirent, par-dessus le bruit du canon et de la mousqueterie, les sons aigus des clairons français. »

Ces clairons annonçaient aux Russes que la diversion du prince Gortchakof avait échoué, et que les Français accouraient sur le champ de bataille. En effet, lord Raglan, inquiet de sa situation, s’était décidé à dépêcher coup sur coup plusieurs officiers chargés