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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/369

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Dans les luttes entre les partis comme dans les luttes entre les nations, il y a des lois de la guerre dont on ne s’affranchit jamais impunément; il y a des armes défendues dont on ne peut se servir sans les mettre aux mains de ses adversaires. Les républicains eurent bientôt à se repentir d’avoir fait tomber la vie privée dans le domaine public. Par un juste hasard, ce fut précisément Callender, leur principal instrument de diffamation, qui se fit le vengeur des fédéralistes. Jefferson ne s’en était point servi sans quelque inquiétude et sans quelque répugnance. Il savait combien de tels auxiliaires sont compromettans, mais il ne pouvait s’empêcher de jouir au fond du cœur de certains excès de polémique que sa raison blâmait, et il se contentait de mépriser ceux qu’il aurait pu contenir. Lorsqu’il parvint au pouvoir, Callender demanda une place. Pour toute réponse, Jefferson lui envoya cinquante dollars. Le pamphlétaire indigné exposa au pays ses titres à la faveur de son ancien patron. C’était au service de ce grand personnage qu’il avait, disait-il, écrit ses plus injurieux libelles; il avait reçu de lui de l’argent et des renseignemens, il lui avait même soumis les épreuves de certains articles avant de les publier : des documens autographes en faisaient foi. Il ne se contenta pas de les imprimer. Afin d’apprendre à tous que les plus purs représentans des principes républicains pouvaient avoir leur côté faible et se trouver dans la nécessité de ménager un homme qui osait tout dire, il fit pénétrer le public dans la demeure de Jefferson; il raconta le désordre de ses mœurs, ses efforts pour séduire la femme d’un voisin de campagne, ses amours avec une servante mulâtresse, sœur naturelle de sa femme et mère d’une nombreuse famille de petits quarterons restés esclaves dans la maison de leur père. Les fédéralistes triomphèrent; ils avaient les rieurs de leur côté, et à leur tour ils abusèrent de cet avantage. Jefferson fut touché au vif par leurs cruelles représailles, et lui, qui était plus que personne responsable des habitudes brutales et presque féroces contractées par la presse américaine sous la présidence de Washington et de John Adams, il en mesura enfin la dangereuse portée; il comprit qu’elles finiraient par dégoûter des affaires publiques les cœurs fiers et les esprits élevés. « Le cercle des hommes qui sont à la hauteur des premières situations n’est pas déjà trop étendu; il sera encore restreint par la retraite volontaire de ceux qui sont plus sensibles aux outrages que confians dans la justice de l’opinion. J’ai connu et je connais des hommes éminemment propres au maniement des affaires publiques qui ne sauraient tenir contre le choc brutal de ces héros des halles. Je puis affirmer, pour l’avoir bien connu, que nous aurions perdu les services du plus grand homme de notre pays, s’il avait été assailli avec la licence éhontée qui est de mise aujourd’hui. La torture à laquelle le met-