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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/342

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croient hardis parce qu’ils sont complaisans pour les hardiesses de la multitude, et qui se disent les seuls amis du peuple parce qu’ils sont les adversaires naturels des hommes de cœur qui résistent à ses folies. Il était démocrate par tempérament, et c’était sa supériorité sur ceux de ses amis qui allaient devenir démocrates par ambition ou par faiblesse. Il n’avait aucun effort à faire, aucun principe à renier, pour s’identifier avec les masses; il abondait instinctivement dans le sens national. Par ses opinions sur la répartition des pouvoirs entre le gouvernement de l’Union et les gouvernemens d’état, comme par sa confiance dans l’intégrité naturelle du peuple, il répondait aux passions et aux préjugés favoris de ses compatriotes. Personne mieux que lui ne savait combien leurs habitudes d’isolement provincial, leur aversion pour toute autorité qui s’exerçait loin de leurs yeux et de leur contrôle, leur méfiance du congrès, avaient affaibli l’action, diminué le renom des États-Unis dans le monde, et pourtant à l’époque même où son expérience diplomatique lui faisait reconnaître la nécessité d’opposer à l’esprit d’indépendance locale de plus fortes barrières que les articles de confédération, il proposait de retirer au gouvernement chargé de veiller aux intérêts généraux de l’Amérique tout pouvoir sur les affaires intérieures. Dans les plans de constitution qu’il avait envoyés de Paris, en 1787, aux membres de la convention de Philadelphie, il avait particulièrement insisté sur ce point. « Voici quelle est mon idée générale : faire de nous une seule nation sur toutes les questions touchant à la politique extérieure, et des nations séparées sur toutes les questions purement domestiques; » idée simple et grande, très conforme au génie politique des Américains, et qui par la force des choses tendra de plus en plus à prévaloir à mesure que les États-Unis, se répandant dans le Nouveau-Monde, embrasseront des nations et des races de plus en plus nombreuses et diverses, mais qui, en 1787, avait le grand tort de se produire avant l’heure, et de sacrifier les besoins du présent à de lointaines prévisions. La constitution fut faite dans un tout autre esprit. Ce fut, comme nous l’apprend le préambule, « pour former une plus parfaite union, établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à la défense commune, accroître le bien-être général et garantir les bienfaits de la liberté à eux-mêmes et à leurs descendans, » que les citoyens des États-Unis l’adoptèrent. Jefferson l’approuva néanmoins dans son ensemble : ses objections ne portèrent que sur deux points, la rééligibilité indéfinie du président et l’absence d’une déclaration des droits. Sauf ces deux traits, « c’était à ses yeux la constitution la plus sage qui eût jamais été présentée aux hommes, » le plus grand titre de gloire des illustres législateurs de Philadelphie. Il avait été si peu frappé