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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/326

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Sous la tâche trop lourde dont le ciel a fait son lot, Milly est en voie de succomber. La naissance du septième enfant va faire six orphe- lins. Et après avoir souri parfois, — impitoyables que nous sommes, — devant ces misères dont, si poignantes qu’elles soient au fond, la trivialité semble éloigner l’intérêt, nous assistons à ce spectacle navrant, la mort d’une bonne et pieuse mère qui laisse ici-bas une famille sans appui.


« Amos et mistress Hackit étaient debout près du lit, quand Milly ouvrit les yeux.

« — Chère enfant, mistress Hackit est venue vous voir.

« Milly sourit, et la regarda de ce regard étrange et comme lointain, indice de la vie qui se retire.

« — Les enfans viennent-ils ? demanda-t-elle avec effort.

« — Ils seront ici dans un instant.

« Elle ferma les yeux de nouveau.

« On entendit la voiture s’arrêter. Amos et mistress Hackit descendirent ensemble. Celle-ci insinua qu’il faudrait faire rester la voiture pour remmener les enfans après qu’ils auraient vu leur mère. Amos fut de cet avis.

« Ils étaient tous les six dans le triste petit salon, les six mignons enfans, — de Patty l’aînée à Chubby le petit dernier, — tous, avec les yeux de leur mère; tous, excepté Patty, contemplant leur père avec une vague terreur, lorsqu’il entra. Patty comprenait le grand chagrin que Dieu leur envoyait, et tâcha de comprimer ses sanglots dès qu’elle entendit les pas de son père.

« — Mes enfans, dit Amos soulevant Chubby dans ses bras, Dieu va nous prendre votre chère maman et l’emmener avec lui. Elle veut vous voir pour vous dire adieu. Il faut faire en sorte d’être bien sages et de ne pas pleurer...

« Il n’en put dire plus long, et se détourna pour voir si Nanny était là avec Walter. Puis il ouvrit la marche sur l’escalier, conduisant Dickey de la main libre qui lui restait. Mistress Hackit suivait avec Sophy et Patty; puis venait Nanny avec Walter et Fred.

« On eût dit que Milly avait discerné, tandis qu’ils montaient, le bruit léger de leurs petits pas, car, lorsqu’Amos entra, elle avait les yeux tout grands ouverts, regardant du côté de la porte. Tous se rangèrent près du lit. Amos était le plus rapproché de l’oreiller, tenant dans ses bras Chubby et Dickey; mais la mourante fit signe que Patty devait passer en avant, et, serrant la main de la pauvre petite horriblement pâle :

« — Patty, dit-elle, je m’en vais loin de vous. Aimez bien votre papa, consolez-le bien. Prenez soin de vos frères et de vos sœurs. Dieu vous secondera.

« Patty demeura très calme, et dit : — Oui, maman.

« La mère, d’un mouvement de ses lèvres livides, invita la chère enfant à se pencher pour lui donner un baiser. Alors la grande angoisse de Patty se trouva plus forte que son vouloir, et ses sanglots éclatèrent. Amos l’attira vers lui, et lui appuya la tête bien doucement sur son cœur. Milly cependant avait fait signe à Fred et à Sophy, et d’une voix déjà plus faible : — Patty, leur dit-elle, essaiera d’être votre maman lorsque je ne serai plus là.