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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/319

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indépendans seuls écoutaient M. Pickard, et des ouailles de Gilfil, pas une ne s’égarait dans leur meeting.

Ainsi, pendant plus d’un quart de siècle, vécut cette petite communauté dans le respect et l’amour du pasteur que Dieu lui avait donné. A mesure qu’il vieillissait, on voyait bien son humeur devenir un peu plus caustique et ses habitudes un peu plus serrées, mais à cette dernière transformation les pauvres ne perdaient rien. L’épargne que Gilfil s’imposait, et dont il portait seul le faix, était destinée à rendre plus riche un sien neveu que, veuf lui-même et depuis longues années, il tenait à marier. — Ce garçon, pensait-il, aura pour débuter dans le monde une jolie petite fortune, et quelque jour, en compagnie de sa femme, il viendra visiter la sépulture du bon vieil oncle qui lui aura légué tout cela. La solitude de mon foyer servira peut-être à peupler le sien.

Il se disait ceci le soir, au coin de son feu, tête à tête avec son chien Ponto, dans le petit salon de sa manse, en fumant sa pipe et buvant çà et là quelques gorgées de grog. Là-dessus, et résumant ce que nous venons de dire à son sujet, peu de nos lectrices voudront se figurer le révérend Gilfil comme le héros d’un roman pathétique : elles oublient que tout homme de soixante ans en a eu vingt, et que ce même personnage, à ces deux époques de la vie, ne se ressemble guère. La pipe et le grog, comme l’obésité, la calvitie et autres inconvéniens de la maturité humaine, n’excluent pas l’usage antérieur des parfums, des habits serrés à la taille et de la frisure lustrée, pas plus que la prose de l’hiver n’exclut la poésie du printemps.

Au printemps et à l’hiver, à l’automne aussi et à l’été, quatre fois par an, ni plus ni moins, il se passait au vicarage de Shepperton quelque chose d’assez particulier. La vieille Martha, — la femme de charge qui, avec son mari David, groom et jardinier tout à la fois, complétait la domesticité du digne ministre, — la vieille Martha, disons-nous, venait demander à son maître la clé d’une certaine chambre où nul ne mettait jamais les pieds, et dont les volets, obstinément clos, ne s’ouvraient que lors de cette visite trimestrielle, consacrée à des soins de propreté. Quand les lourds rideaux s’écartaient, quand se rabattait contre le mur intérieur la petite fenêtre gothique à vitraux incrustés dans le plomb, les rayons du jour éclairaient un tableau touchant : sur une petite toilette, un miroir élégant dans son cadre aux sculptures dorées, aux deux bras mobiles, encore chargés de bougies à demi consumées; accrochées à l’un de ces bras, une marmotte de dentelle noire, une pelote de satin fané dans laquelle se sont rouillées quelques épingles ; sur la toilette même, un flacon d’odeurs et un grand éventail vert; tout à