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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/220

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le sentiment religieux était inhérent à l’homme n’apportait à M. Brownson aucune croyance précise; c’était néanmoins un grand pas de fait hors de la voie d’athéisme où il s’était égaré. L’important n’était pas de savoir quelle était la vraie religion, mais de reconnaître la nécessité de la religion en elle-même. Il fut confirmé dans cette pensée par la lecture du fameux livre de Benjamin Constant sur la religion, qu’il dévora avec avidité, comme il avait fait autrefois pour le livre de Godwin. On sait quels sont les principes de l’ouvrage de Benjamin Constant. La religion est un sentiment naturel, inné dans l’homme. Ce sentiment, qui d’abord est un instinct aveugle, se développe conformément au degré de lumières de l’humanité. Les formes extérieures que revêt l’idée de religion sont toujours en harmonie avec le perfectionnement moral de l’homme; elles naissent, meurent, se transforment, selon les révolutions que subit le sentiment dont elles émanent. Les religions sont donc périssables, mais le principe religieux est éternel. De là découle une double conséquence: la foi religieuse est soumise au changement comme toutes les choses de ce monde; elle est progressive, non immuable; la religion est un fait naturel, non une révélation. M. Brownson trouva dans cette doctrine une source de consolation. Il se sentit réconcilié avec le passé religieux de l’humanité, et vécut dans l’espérance d’un meilleur avenir. Il était bien vrai que l’humanité était pour le moment privée de religion, mais nous traversions une de ces périodes que Constant appelait les périodes critiques, où les formes condamnées se dissolvent sans rien laisser d’abord à leur place que le vide et le néant. Cependant l’esprit religieux épuré reparaîtrait plus tard sous une forme plus belle que toutes celles qu’il avait revêtues dans le passé. C’est dans cette espérance qu’il fallait vivre, c’est à cet avenir qu’il fallait travailler.

M. Brownson jeta les yeux autour de lui. Il vit bien la vieille église catholique debout encore après tant de siècles; mais on l’eut fort étonné, si on lui eût dit alors qu’il se réconcilierait un jour avec elle. Elle avait été, il est vrai, pendant toute une période de la vie de l’humanité, la véritable église; seulement elle n’était plus en rapport avec les besoins religieux de l’époque. Après avoir été la vérité, elle avait cessé d’être la vérité. Le protestantisme, qui l’avait remplacée, avait été une doctrine négative et de destruction. Il avait élevé des temples à l’infini; il n’avait pas bâti d’église. Partout il voyait des sectes étroites, exclusives, qui se condamnaient mutuellement, et que la raison condamnait toutes également. Qu’y avait-il donc à faire? Songer à ressusciter le catholicisme était une chimère; continuer le protestantisme était continuer l’œuvre de négation, et par conséquent tourner le dos au but qu’il fallait atteindre. L’humanité ne demandait pas une négation, mais une affirmation. C’était le