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que j’ai déjà blâmé dans Spinoza reparaît ici d’une manière plus fâcheuse encore. Les fragmens, dans Spinoza, pouvaient du moins se suffire à eux-mêmes ; la grandeur du sujet, l’importance des figures principales auraient soutenu l’intérêt du récit, alors même que l’habileté des détails n’eût pas fait oublier les imperfections de l’ensemble. Ici au contraire, malgré l’art du conteur, comment s’intéresser à cet honnête poète satirique, Éphraïm Kuh, dont M. Auerbach a fait le héros de son livre ? Pour relier ces fragmens, il eût fallu un personnage plus grand que ce rimeur de fines épigrammes. Éphraïm Kuh était un esprit libéral, il a été l’ami de Mendelssohn, il a connu Lessing, Gleim, Nicolaï, Lavater, et M. Auerbach saisit avidement l’occasion d’introduire dans son œuvre toutes ces nobles figures. Lessing et Mendelssohn ont beau faire, le roman se déroule péniblement. Une scène bien tracée, un dialogue spirituel, ne suffisent pas à dissimuler le vide de l’action. Le chapitre intitulé une Soirée chez Moïse Mendelssohn est un excellent tableau, parfaitement dans le ton du XVIIIe siècle, une œuvre de penseur et d’artiste : tournez la page, vous verrez que ce n’est là qu’un fragment.

Puisque M. Auerbach se préoccupe surtout des détails, j’ai hâte d’arriver à un ouvrage où cette vivacité d’allures, cette variété d’inspirations et de sujets peuvent faire oublier l’absence de plan. Ouvrons le recueil d’histoires intitulé l’Écrin du Compère ; voici un des meilleurs livres de M. Berthold Auerbach, un des meilleurs livres que la littérature d’imagination ait donnés depuis longtemps à l’Allemagne.

Est-ce un livre d’imagination ? est-ce un livre de philosophie morale ? C’est de la morale populaire, morale non pas abstraite et pédantesque, morale poétique, rustique, et proposée en de vivans exemples. L’Allemagne est souvent triste quand elle songe à son rôle politique, elle l’a été surtout après les révolutions de 1848, lorsque tant d’illusions ont été détruites, tant d’espérances ajournées, et qu’elle s’est retrouvée là, victime des passions démagogiques et des réactions de l’arbitraire, plus immobile que jamais au milieu des événemens du monde. Faut-il céder au découragement, désespérer de l’avenir ? — « Le désespoir est impie, répond une voix mâle et franche. Si le pays est désarmé, il reste toujours des hommes, des êtres qui pensent, qui aiment, qui haïssent, qui ont l’instinct du bien, qui ont besoin de conseils : au lieu de poursuivre comme autrefois de vaines et prétentieuses chimères, occupons-nous de l’éducation morale du peuple. » — La voix qui parle ainsi est celle de M. Berthold Auerbach. Déjà, il y a quelques années, au lendemain même des déceptions de 1849, il avait conçu une pensée semblable. Dans le roman intitulé Vie nouvelle, un comte, un chef démocratique,