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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/916

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régler leur conduite sur celle de M. Feuillet, puisqu’il a trop dédaigné d’exciter la curiosité : c’est un tort que je ne veux pas atténuer, car la curiosité au théâtre n’est pas à négliger ; mais l’analyse des sentimens, le développement des caractères sont la substance même de toute poésie : en écrivant le Village, M. Octave Feuillet s’en est souvenu, et c’en est assez pour que cette comédie devienne un sujet d’étude. J’ai lieu de penser qu’avant de se mettre à l’œuvre il a relu le Philosophe sans le savoir. Non que je veuille établir aucune comparaison entre Sedaine et le jeune écrivain ; mais je trouve entre le Village et le Philosophe sans le savoir une sorte de parenté. Si les données ne se ressemblent pas, les idées mises en œuvre sont de la même famille. Le dia logue de Sedaine, plus vif, plus rapide, convient mieux à la scène que celui de M. Octave Feuillet. Cependant, malgré cette différence, les deux ouvrages éveillent en nous des sentimens de même nature. En étudiant avec plus de soin encore le maître qu’il parait avoir consulté, l’auteur du Village comprendra que les personnages les plus vrais, pour demeurer dans la vraisemblance, ne doivent jamais confondre un interlocuteur avec un lecteur. Dans la vie de chaque jour, on n’écoute pas sans impatience le plus beau diseur, s’il parle trop longtemps. Les meilleures pages récitées par différens personnages ne composent pas un dialogue. En écrivant le Philosophe sans le savoir, Sedaine ne l’a jamais oublié ; dans le Village, M. Feuillet ne s’en est peut-être pas toujours souvenu.

L’idée mise en œuvre par M. Feuillet est de celles qu’il n’était guère aisé de renouveler, et l’auteur a su cependant lui donner tout l’attrait de la nouveauté. Il s’agit de montrer combien il est difficile de rencontrer le bonheur en s’affranchissant de tous les devoirs qu’impose la famille, en réduisant la vie à la curiosité. « Voir c’est avoir, » dit un vieux proverbe, choisi comme devise par les bohémiens. À ce compte, les voyages seraient la plus grande richesse, la plus grande joie de ce monde. Quand l’intelligence s’est remplie de souvenirs, si le cœur est demeuré sans affection, les journées sont bien longues. Vienne l’âge du repos : dès que le mouvement est remplacé par l’immobilité, l’image de tous les spectacles qui ont passé devant nos yeux ne suffit plus pour nous attacher à la vie. Nous sommes frappés d’un mortel ennui, et nous envions le sort du plus humble travailleur. Cette donnée, dont la vérité se révèle à tous ceux qui ont rêvé dans leur jeunesse l’indépendance absolue, le détachement de toutes choses, est devenue entre les mains de M. Feuillet une donnée poétique. Pour la développer, il s’est contenté de trois personnages. Thomas Rouvière, qui a fait le tour du monde, retrouve, après trente-cinq ans d’absence, un de ses compagnons de jeunesse, un camarade de collège, Dupuis, qui n’a pas quitté sa famille, et s’est résigné au labeur de chaque jour pour élever sa fille et la doter ; quinze ans de notariat étaient d’abord la limite suprême de son courage ; l’éducation de sa fille est venue lui imposer de nouveaux sacrifices, et maintenant il achève en paix sa vie près de sa compagne fidèle, qu’il n’a jamais quittée. Rouvière, assis à la table de son vieil ami, raconte ses voyages, et le notaire de Saint-Sauveur-le-Vicomte écoute d’une oreille avide ces merveilleux récits. La cloche du village sonne l’Angelus, Mme Dupuis se lève et part pour l’église. Les deux amis demeurés seuls épanchent plus librement leurs pensées. Dupuis, qui a donné au notariat les plus belles années de sa vie, rougit de son ignorance,