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« Hélas ! il n’y a que moi de seule au monde ; il n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les joies de mon âme ! »

À la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion, le regard perdu dans l’horizon de sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres pressentimens et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus renaître.

Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle savait chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. La Nouvelle Héloïse produisit sur la fille du sénateur une impression d’autant plus profonde, qu’elle y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation. Ce qui, dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité et le goût de Beata dans les trop vives peintures du grand écrivain fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression d’une vérité touchante. Son illusion fut encore plus grande quand elle lut l’épisode immortel du cinquième chant de la Divine Comédie. Tout, dans la destinée de Francesca da Rimini, semblait correspondre à celle de Beata : naissance illustre, beauté, tendresse, amour invincible, et aussi fatal peut-être dans sa fin dernière ! Il n’est pas jusqu’au rayon de grâce et de mélancolie divine dont le poète a éclairé cette noble victime de la passion qui ne se trouvât être le partage de Beata. Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, accoudée sur le bord de son lit, elle se récitait tout bas ces vers, qui sont aujourd’hui dans toutes les mémoires, et dont chaque mot allait remuer les fibres les plus secrètes de son cœur :

… Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio !


Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses qu’elle s’adressait à elle-même, et comme une enfant qui s’attendrit au bruit de ses propres sanglots, elle se répondait, du fond de son âme attristée :

 … Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria


Ce regret del tempo felice était d’autant plus amer au cœur de la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que Lorenzo, et cette inégalité dans la chaîne des jours écoulés la remplissait de confusion et de remords innocens. Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant la nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des lagunes, s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, ponte dei Sospiri, pour écouter ce lamento de l’éternelle douleur de l’amour murmuré par un gondolier sous la dictée du plus grand musicien