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Phédon peut-être ou la Cité de Dieu de saint Augustin ! Vous pensez donc, mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié ? S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parens seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge ; mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en tirait ! Lorsque le Christ disait : Mon royaume n’est pas de ce monde, ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance des pouvoirs politiques, car, aussitôt que ses disciples ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui la moitié de l’Europe et une partie du Nouveau-Monde ? L’esprit de la révolution française, sorti, de cette même source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction, d’abord très restreinte et aussi élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de son front : cette portion de vérité relative qui constitue la civilisation d’une époque. Eh bien ! mon cher chevalier, nous sommes précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse ; c’est la religion de la jeunesse et de