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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/811

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Benedetto sia’l giorno e’Imese e l’anno,
E la stagione, e’l tempo, e’l punto,
E’l bel paese, e’l loco, ov’io fui giunto
Da duo begli occhi che legato mi hanno.

« Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné !… »


Les événemens de la révolution française, qui se précipitaient comme les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau représentant de la république française était venu remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changemens avaient produit une stupeur générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle à ses vieux erremens, regrettait le passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessaient ses croyances et menaçaient ses privilèges. Le peuple était encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’état et un adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile à la France dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseil laient de retremper les ressorts de l’état et de la politique de Venise dans une alliance offensive et défensive avec la république française. Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême sagesse, et se croyant à l’abri des événemens parce qu’il