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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/788

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secours inutile, ou craignant une collision sanglante. Cependant il plongeait ses regards dans chaque broussaille et dans chaque bouquet d’arbres. Arrivé au rancho de la Leona, il pensa que le fourré qui borde ce petit creek était favorable au projet criminel du maçon, et par prudence il le traversa au grand galop. Il avait deviné juste ; le maçon était dans le bois, mais, n’attendant pas si tôt son ennemi et le voyant tout à coup passer si vite, il n’eut pas le temps d’ajuster.

Faute d’argent, nous dûmes gagner Lavacca à pied. Nous eûmes encore à supporter de pénibles fatigues ; mais je les ai oubliées, et je n’y songeais guère : en marchant nous causions de la France, et ce nom cher à nos cœurs affermissait nos jambes en passant sur nos lèvres. De Lavacca, un bateau à vapeur nous porta à Galveston. Notre évêque ne consentit pas à perdre à la fois deux missionnaires ; il en avait plus besoin que jamais, car plusieurs étaient morts, et le choléra venait encore d’en emporter un à Indian-Point. Il permit cependant à l’un de nous de partir et à l’autre de prendre du repos. Comme j’étais le plus malade, le plus jeune et le moins nécessaire, que des raisons de famille m’appelaient en Europe, et que je promettais de revenir bientôt, l’abbé Dubuis se résigna à rester, et vainquit mes scrupules en insistant lui-même sur la nécessité de mon départ. Le bon évêque, qui ne possédait alors que 25 piastres, m’en donna 15, et y ajouta un effet de 200 francs. Pauvre évêque, il devait faire un voyage dans l’intérieur du Texas, et il se privait du nécessaire pour aider un de ses prêtres à le quitter ! J’allai à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Orléans à New-York. Là je m’embarquai pour l’Angleterre. Après quatorze jours de traversée, j’étais à Southampton ; le lendemain, dans l’après- midi, je vis les côtes de France. Avec quel transport je les saluai ! Je me retins pour ne pas embrasser les douaniers ; j’étais étonné d’entendre tout le monde parler français ; quand dans les rues j’entendais la voix d’un enfant, je me retournais tout surpris… Deux jours après, j’arrivai à Lyon. Il était dix heures du soir quand je sonnai à la porte de ma mère : « Qui est là ? — C’est moi. — C’est Emmanuel ! » s’écria-t-elle, et nous nous embrassâmes avec une joie indicible. Le lendemain, je me présentai à mes parens et à mes amis ; mais je fus obligé de leur dire mon nom et de leur affirmer mon identité, pour qu’ils se décidassent à voir dans l’homme hâve, jaune, aux joues creuses, aux tempes ridées, qui était devant eux, le jeune homme qui les avait quittés avec une figure fraîche et une mine passable : je n’avais été reconnu que par le cœur de ma mère.


E. DOMENECH.