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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/777

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dans la miséricorde divine, je laissai mon cheval aller où bon lui semblerait. Il prit à gauche, passa de lui-même à travers les broussailles et déboucha dans la prairie. Un éclair me montra un long ruban : c’était la route envahie par l’eau. Je ne me risquai plus à quitter le bon chemin, et chevauchai dans des flots de boue avec résignation. Bientôt la route monta un peu et traversa un bois de chênes. Je sentis les pieds de mon cheval frapper sur un terrain sec et solide. Malgré la fièvre qui me brûlait, j’eus un moment de bonheur. Il fut court.

Mon cheval semblait écouter ; il tendait les oreilles, il était inquiet, il soufflait avec bruit, il s’arrêta. Je ne pouvais rien distinguer dans l’obscurité, mais évidemment le cheval ne s’effrayait pas sans raison ; je pris un de mes pistolets et donnai de l’éperon pour avancer. Tout à coup un miaulement effroyable retentit, et deux lumières phosphorescentes brillèrent à vingt pas de moi : je reconnus un tigre ou une panthère, peut-être plusieurs, car ma tête pleine de vertiges me faisait voir de tous côtés des yeux de chat. Je n’avais que deux pistolets ; blesser un de ces animaux eût été trop dangereux ; je tirai en l’air pour leur faire peur. Mon cheval, fou de terreur, se cabra ; mais je tins bon, il partit comme un trait. Les panthères s’étaient éloignées, mais elles revinrent vers la route ; j’en conclus, tout en galopant, que leur repaire était inondé, et que j’allais tomber dans quelque creek. Le coassement des grenouilles, de plus en plus rapproché et distinct, ne me laissait aucun doute, et bientôt j’entendis un clapotement sous les pas du cheval, je sentis le froid qui me saisissait les pieds et montait à chaque enjambée. Mon cheval, enfoncé jusqu’au poitrail, s’arrêta brusquement ; paroles, coups d’éperon, rien n’y fit : il semblait de marbre. J’attendis qu’un éclair me montrât où j’étais : à sa lueur rapide, je vis un lac formé par la pluie ; je ne découvris aucune herbe à la surface, ce qui prouvait une profondeur assez grande pour qu’il fût insensé de tenter de nuit le passage. Je rebroussai chemin ; mais, n’osant retourner dans le bois, je descendis de cheval et m’appuyai contre un arbre, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, tenant mes pistolets à la main, les abritant sous ma couverture et faisant face aux panthères, qui étaient revenues. J’étais résolu à vendre chèrement ma vie, mais elles rôdèrent sans approcher, poussant des rugissemens. La foudre vint tomber avec un fracas horrible à quinze mètres de moi ; elle forma comme une pluie d’étincelles qui mit en feu les herbes rares de la forêt ; le feu se propagea, et je crus qu’il allait me chasser de ma position, mais la pluie l’éteignit.

Enfin cette terrible nuit fit place à la douce clarté de l’aube, qui vint me rendre la vie et jeter ses faibles lueurs autour de moi. Je