Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/710

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


couvrent la mer du côté du Spitzberg et les montagnes mouvantes qui du côté du détroit de Davis bondissent du fond de l’abîme. Il existe une véritable géographie des glaces dont on ne retrouve la trace sur aucune carte dessinée par la main de l’homme. Tous les pêcheurs qui ont forcé les remparts derrière lesquels la baleine se tient maintenant abritée savent qu’il se trouve vers le pôle arctique des isthmes, des archipels, puis enfin un véritable continent de glace dont l’étendue n’a point encore été mesurée. Ce continent est surtout formé d’une chaîne de montagnes qui se succèdent du côté de la baie de Baffin. Ces montagnes s’élèvent du sein de l’océan à deux ou trois cents lieues de toute terre connue. Les neiges séculaires, les brouillards, les pluies augmentent d’année en année, selon toute vraisemblance, la hauteur de ces sommets, qui s’enfoncent toujours plus avant dans les solitudes d’un ciel immuable comme l’océan lui-même. Seulement les lois de cette croissance n’ont point été étudiées par nos géologues. Qui dira ce que cinq ou six siècles apportent en élévation à ces alpes des mers polaires ? Ici tout est mystérieux et tout est gigantesque. Nos vieux poètes hollandais, : dont nous lisions quelquefois les œuvres pour charmer l’ennui de nos longs voyages, parlent volontiers des sévères beautés de l’hiver ; mais, en vérité, ce qu’ils en connaissent est bien peu de chose. Il faut avoir vu les mers boréales pour se faire une idée de la neige, des brouillards et de ce que vous appelez les frimas. Là du moins l’hiver règne éternel, splendide, immense, fièrement assis sur des montagnes de glace vieilles comme les fondemens de la terre. Il est vrai qu’il n’a guère pour spectateurs que les ours blancs, les lourdes baleines et par hasard quelques pauvres pêcheurs ignorans, qui admirent en silence ces scènes grandioses de la nature, mais qui ne savent point les décrire.

Un des points essentiels de l’art du pêcheur, c’est de découvrir le gîte des baleines. Il faut pour cela de l’expérience et du coup d’œil. Quoique les cétacés semblent préférer le voisinage des plaines de glace, quelques-uns habitent cependant des mers ouvertes. Le plus grand nombre d’entre eux se rassemblent dans un cercle assez étroit ; d’autres se répandent au contraire sur une immense surface. Il y a des baleines qui vivent seules ou par couples ; il y en a aussi qui se promènent par troupeaux dans les solitudes océaniques. Ces tribus nomades se distinguent les unes des autres par certaines particularités d’âge, de caractère et de mœurs. La vie de ces grands animaux est peu connue malgré les observations des baleiniers, qui les surveillent depuis des siècles. Il est curieux d’étudier leur marche. Parfois des groupes nombreux disparaissent en quelques jours du théâtre de la pêche. Ces mystérieuses évolutions sont sans doute