Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/607

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


discrétion ? La pensée n’en venait à personne. Le roi lui-même, nous l’avons dit, ses conseillers, ses courtisans, s’attendaient tous à subir un marché plus ou moins onéreux.

Aussi quelle surprise, et quels élans de joie dans cette petite cour de Bréda, lorsqu’arriva le mystérieux billet où Monk, pour le roi seul et quelques confidens, se décidait enfin à soulever son masque ! Il se chargeait de tout et il n’imposait rien ! Rentrer à Whitehall sans conditions, c’était à n’y pas croire. À ce même moment arrivaient à Bréda les chefs presbytériens, les messagers, les plénipotentiaires de la secte. Ils venaient conjurer le roi de se jeter entre leurs bras. « Nous vous apportons, disaient-ils, votre seule chance de succès. Nous sommes le seul lien entre vous et vos peuples. Laissez-nous agir seuls et acceptez nos conditions ; surtout ne tardez pas, car Monk serait plus exigeant que nous, et l’Angleterre l’est plus que Monk. » Charles pendant ce temps avait dans son pourpoint la lettre du général, et vous pensez s’il devait rire.

C’était pourtant la vérité qu’on venait de lui dire, c’en était du moins l’apparence : Monk affichait bien haut de grandes exigences, l’Angleterre un grand besoin de garanties. Au fond, que voulaient-ils l’un et l’autre ? Quant à Monk, nous venons de le voir. L’Angleterre était-elle plus sincère ? Sans qu’elle s’en doutât, n’avait-elle pas son parti pris de terminer la crise, de ne pas faire la difficile et de brusquer le retour du roi ? Sans cela, croyez-vous que Monk eût réussi ? Sans doute il était puissant, il avait une armée, cette armée lui obéissait ; mais qu’est-ce que cela pour lutter contre un peuple ? Quand on fait de tels coups, c’est qu’on a le courant pour soi, ce courant qui n’est pas toujours visible à la surface, et qu’il faut deviner. Le grand talent de Monk, son instinct supérieur, c’est d’avoir, avant tout le monde, en chaque circonstance, aperçu ce courant secret, si bien qu’en ayant l’air de heurter l’opinion, au fond il marchait avec elle, l’aidait et en était aidé.

Si vous n’admettez pas que c’était l’Angleterre qui donnait à Monk son blanc-seing, si vous croyez qu’il lui fît violence, vous supposez à un homme un pouvoir que les hommes n’ont pas. Il faut voir les choses comme elles sont. Sans doute on peut s’étonner que ces Anglais, — ce peuple sérieux qui pour fonder ses libertés avait si résolument fait la guerre à son roi, qui plus tard devait si froidement passer contrat avec une autre dynastie pour mettre ses droits hors d’atteinte, — se soient en cette circonstance conduits comme des enfans sans rien prévoir ni stipuler ! Mais les nations, à certains momens, sont saisies de terreurs qu’on dirait maladives, d’effrois non raisonnes, de véritables cauchemars, dont, n’importe à quel prix, il faut qu’elles se délivrent. Tantôt c’est l’anarchie qui fait leur épouvante ;