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force. Le pouvoir ne dédaigne pas l’intelligence, mais il ne l’apprécie que lorsqu’elle est alliée à un mélange terrestre, à un mélange d’intérêts, d’appétits et de besoins qui lui prêtent un,corps et un but direct et sensible. Et c’est la ce qui fait le triomphe de New-York, et lui donne le droit de se dire la capitale de l’Union. C’est la seulement qu’existe ce mélange de lumières et d’intérêts qui fait la force des sociétés. Les lumières n’y sont pas aussi grandes ni surtout aussi épurées que dans le Massachusetts, mais elles y sont plus grandes que dans les autres états ; elles y sont mêlées à des intérêts positifs et pratiques, et les intérêts y sont aussi moins grossiers que dans le sud et dans l’ouest, plus humains et plus éclairés. Enfin, et c’est là ce qui donne à la presse de New-York son caractère fédéral, New-York n’est pas seulement le grand entrepôt commercial de l’Union, le centre de ses affaires matérielles, le grand lien avec l’Europe, le lieu de dépôt des cotons du sud, des céréales de l’ouest et de l’or californien ; c’est aussi le centre social de l’Amérique du Nord, le foyer où viennent se briser et se fondre en un seul rayon toutes les opinions politiques et morales des différens états. New-York, ville cosmopolite, à demi américaine, à demi européenne, est par sa position la seule où toutes les opinions puissent librement se déployer et en même temps se modérer et se neutraliser mutuellement. Partout ailleurs, elles sont tranchées, exclusives, intolérantes. Un journal abolitioniste ne pourrait s’établir sans péril à la Nouvelle-Orléans ; un journal franchement partisan de l’esclavage ne pourrait exister à Boston. À New-York au contraire, whigs et démocrates, free soilers et partisans de l’esclavage, annexionistes et ennemis de la conquête peuvent exprimer sans crainte leurs opinions. Ainsi réunies dans ce grand caravansérail, ces opinions, qui partout ailleurs sont dangereuses, parce qu’elles sont maîtresses exclusives, se tempèrent et s’habituent à la modération. New-York est la ville impartiale, indifférente par excellence, et, si l’on peut s’exprimer de la sorte, la plus largement constitutionnelle de l’Union. Elle ne tire pas à elle la constitution pour l’interpréter dans un sens exclusif, comme le Massachusetts ou la Virginie, et c’est pourquoi la presse de New-York a l’honneur et le privilège d’être la seule qui représente les intérêts fédéraux de la grande république.

La presse est donc une institution essentiellement anglo-saxonne. Jusqu’à présent, elle n’a trouvé nulle part ailleurs les mêmes conditions de prospérité matérielle qu’en Amérique et en Angleterre ; dans tous les autres pays, elle a toujours vécu d’une vie troublée et incertaine, même lorsque ces pays ont été traversés par de grands souffles de liberté et qu’ils ont joui d’institutions libérales. Cette publicité immense ne tient pas autant qu’on pourrait le croire à la liberté politique. La liberté a été dans ce succès un moyen, un instrument