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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/569

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— C’est inutile, madame, dit le vieil entêté. C’est le seul numéro que je possède, et je vous réponds que personne ne l’aura jusqu’à ce que j’aie fini de le lire. — Il aurait fallu voir, monsieur le rédacteur, le chapeau sans forme, l’habit d’arlequin, le gilet en loques et le pantalon extraordinaire de ce lecteur de la Tribune ! C’était un vrai sujet de tableau. »

Cette curiosité, qui peut s’expliquer, dans les grandes villes de l’Union, par mille et une causes, par la contagion de l’exemple, par l’excitation politique, par l’esprit démocratique, n’abandonne jamais l’Américain ; elle le suit même au désert. Partout où une colonie d’Américains s’établit, deux choses, dès le premier jour, s’établissent en même temps qu’elle : un journal, un temple, et il faut y ajouter souvent aussi une loge maçonnique [1]. Six mois après la découverte de l’or en Californie, cet état, encore pour ainsi dire sans habitations humaines et sans industries de première nécessité, comptait déjà cinq ou six journaux importans, paraissant dans les différens districts, à San-Francisco, à Stockton, à Marysville. Dans les vieux états du nord, l’avidité de lecture n’est pas plus grande peut-être, mais elle trouve plus facilement à se satisfaire, et elle se satisfait amplement. M. Johnstone rapporte que, dans je ne sais quel village du nord, contenant une population de trois cent cinquante à quatre cents habitans, on recevait dix-sept journaux différens, pour la plupart d’agriculture, il est vrai. Ce village, qui reçoit plus de journaux que beaucoup de nos grandes villes de province, pourrait à la rigueur se dispenser de faire des emprunts à la presse des localités voisines, car il est rare qu’un village américain ne possède pas lui-même une imprimerie où s’édite un journal, rédigé par quelque demi-fermier, jadis colporteur, et qui sera un jour banquier ou magistrat.

Nous touchons à la cause secondaire la plus importante de l’énorme publicité américaine’. Le nombre extravagant des journaux des États-Unis vient de l’absence de véritable capitale. La presse américaine a un caractère provincial, local. Les journaux se consomment en quel que façon sur place, et ne sortent guère de l’état où ils sont nés. Quel curieux s’amuse à lire les journaux de Boston en dehors du Massachusetts, les journaux de Philadelphie en dehors de la Pensylvanie, les journaux de Baltimore en dehors du Maryland ? Il y a mieux : les journaux de Washington, dont quelques-uns sont l’organe du gouvernement, n’ont pour ainsi dire pas de public, et ne sont guère lus que par les journalistes. La presse seule de New-York, — la presse

  1. Les francs-maçons sont encore très nombreux et très puissans aux États-Unis. Il est assez difficile de déterminer quelle est au juste leur influence, très redoutée de certains partis, surtout des protestons purs. Il y a vingt ans, ils divisèrent la nation en deux camps, qui s’intitulèrent masonic et anti-masonic party.