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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/568

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pas le dire aussi ?) de la grandeur de la presse anglaise, qui doit certainement une partie de sa force à la liberté politique, mais n’au rait jamais atteint son importance actuelle, s’il n’y avait pas eu, à côté de la liberté, mille causes qui sont toutes venues lui prêter sève et appui.

Même phénomène en Amérique. La liberté politique est certainement pour beaucoup dans la puissance et l’extension indéfinie de la publicité aux États-Unis ; mais, la liberté fût-elle plus restreinte qu’elle ne l’est, la presse y serait encore un fait très considérable. Cette curiosité, ardente, que nous signalons comme un des caractères de la race anglo-saxonne, se rencontre au plus haut degré en Amérique. La démocratie l’a développée dans des proportions extraordinaires, car de l’autre côté de l’Atlantique c’est moins l’esprit de liberté que l’esprit d’égalité qui stimule cette passion de curiosité. Le grand Montesquieu, visitant l’Angleterre, fut très surpris de voir un couvreur lisant la gazette sur le toit qu’il était en train de réparer. Que dirait-il aujourd’hui s’il visitait les États-Unis ? Le garçon d’hôtel que vous appelez pour vous donner un verre d’eau ne se dérange qu’après avoir terminé la lecture de son journal, s’il est en train de lire ; le boucher vous prie d’attendre un instant afin qu’il puisse achever son intéressant article avant de vous couper votre beefsleak ; le newsboy lui-même, le gamin qui vend les journaux au coin des bornes de New-York ou de Boston, ne se dérange même pas pour vous vendre sa marchandise ; s’il est trop absorbé par l’agréable lecture, vous ferez bien d’aller plus loin. Cette rage de journaux est une des particularités les plus frappantes de la vie américaine, et en dit plus sur l’état du pays que la meilleure analyse de la constitution. Tout Américain porte un journal dans sa poche, comme tout Français du dernier siècle y portait une tabatière. Une dame connue dans la littérature américaine a raconté, dans une lettre adressée au directeur du New-York Tribune, une anecdote qui peint au vif cette curiosité populaire qu’aucune hiérarchie ne contraint plus, et qui, se passe toutes ses fantaisies. En quête d’un numéro de journal, Mme Fanny Fern s’arrêta devant la boutique d’un fruitier, qui cumulait en même temps le commerce des journaux. Cet homme était en train de lire le numéro désiré, le dernier qui lui restât. « Avez-vous le numéro de la Tribune de ce matin ? lui demandai-je avec autant d’amabilité que possible. — Non, madame, fut sa réponse très sèche et très décidée. — Mais oui, vous l’avez, lui dis-je en posant ma main sur le numéro convoité. — Très bien ; mais vous ne pouvez l’avoir, madame, car je ne l’ai pas lu moi-même. — Je vous le paierai trois cents, lui dis-je, — l’homme secoua la tête ; — quatre cents, — nouveau signe négatif ; — douze cents, dis-je, car je commençais à m’opiniâtrer.