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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/563

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force. Quelle civilisation peut sortir d’un peuple qui dès ses débuts se trouve l’héritier d’un matériel aussi considérable ? L’esprit se perd en conjectures et s’éblouit de ses propres visions, lorsqu’il essaie de découvrir la forme et les couleurs dont se revêtira cette humanité future. Vous imaginez-vous les barbares qui ont fondé nos sociétés modernes munis de toute sorte d’engins meurtriers et puissans ? Vous figurez-vous les Normands traversant la Baltique et remontant les fleuves non plus, dans leurs frêles barques d’osier, mais dans de rapides bateaux à vapeur ? Voyez-vous d’ici deux chefs barbares alliés communiquant entre eux à l’aide du télégraphe électrique, ou transportant ! leurs bandes d’aventuriers à l’aide du chemin de fer ? Voyez-vous les bourgeois des communes ayant à la disposition de leur commerce la lettre de change et le billet de ban que mettant en commandite le royaume du prêtre Jean, et organisant sur des plans financiers des missions chez les païens au profit de l’église et du saint-siège ? Tel est cependant à peu près le singulier spectacle que présente l’Amérique du Nord. Samuel Houston, Lopez, Kinney ou Walker n’ont pas beaucoup plus de scrupules que les fils de Guillaume de Hauterive, mais ils ont plus de ressources. Les marchands commanditaires de leurs belles entreprises ; de flibustiers sont aussi rusés que l’avocat Patelin ou sa dupe le drapier, mais ils sont plus riches et savent spéculer sur les fonds publics. M. Vanderbilt ou M. Joseph White, de l’accessory transit company, vendraient bien encore le royaume de France au roi d’Angleterre, ou même le royaume d’Angleterre à l’empereur de Russie ; mais ils seraient plus exigeans que Jacques van Arteveld, et ne se contenteraient pas de quelque cent mille balles de laine, lorsque leurs confrères féodaux les planteurs ont à leur céder à si bon compte tant de milliers de balles de coton. Il est vrai de dire, comme compensation., que si les ressources matérielles sont plus grandes, la grandeur morale est infiniment moindre. Samuel Houston ou Walker ne valent pas Robert Guiscard, et les princes marchands de New-York ou, de Philadelphie ont moins d’originalité que le Flamand Arteveld. C’est quelque chose que d’avoir pour soi la grandeur, la poésie, l’accent, la physionomie, dût-on, comme compensation, avoir moins de ressources matérielles. Peut-être même ces choses si peu profitables, et si peu lucratives sont-elles tout ; peut-être aussi l’homme ne les acquiert-il que lorsqu’il n’a aucun puissant agent matériel pour auxiliaire, et qu’il ne peut compter que sur lui-même ? Je pose ce point d’interrogation, et je laisse au lecteur le soin de répondre à ce doute introduit à dessein, comme réserve en faveur des droits imprescriptibles de l’esprit contre la matière et de la poésie contre la prose. Les Américains ont bien des qualités aidées de bien des