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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/559

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de la chambre. Il s’approcha du lit, pour s’assurer qu’il était en état de recevoir le triste fardeau.

Nous descendîmes sous le vestibule. Les serviteurs étaient en deuil, et tous, serrés les uns près des autres, se parlaient à voix basse de leur jeune maître. Il savait si bien se faire aimer ! Au dehors, un groupe d’hommes, têtes nues sous la pluie, attendaient en silence. Le son de la cloche ébranlait nos nerfs, et la pauvre tante se mit à trembler si fort, que je dus la reconduire chez elle. Au moment où je redescendis, on venait de déposer le cercueil sous le péristyle. Mon frère était là. Il me serra la main sans détourner les yeux qu’il tenait fixés sur cette boîte de chêne, où toutes ses espérances avaient abouti. Il ne se laissa pas emmener, et voulut suivre pas à pas le cercueil, qui gravit lentement l’escalier. Les porteurs montaient avec précaution et complètement muets. On les eût dit terrifiés par cette douleur concentrée. Ils nous laissèrent seuls avec le mort.

Alors, pour la première fois, mon regard rencontra celui de mon, frère. Quelle tristesse dans celui-ci, et que l’autre devait mal consoler ! Puis, tandis que nous nous regardions sans parler, la porte s’ouvrit doucement, et donna passage à la petite Mary. Elle s’approcha du cercueil sans prendre garde à nous, et serait tombée à côté si mon frère, s’élançant, ne l’eût retenue à temps. Il la ramena presque sans connaissance vers sa mère, et je le suivis. De là il voulait encore revenir dans la chambre funéraire. — Non, lui dis-je doucement, pas ce soir, Hugh ! et je posai ma main sur son bras. Cette prière le trouva docile et il se laissa conduire au salon ; mais là, devant le portrait de Pierce sa douleur fit explosion, et tenant sa tête à deux mains : — Mon fils ! mon fils ! criait-il d’une voix sourde ; n’aurais-je donc pu mourir à sa place ?

Voir pleurer un homme m’a toujours consternée… Leurs larmes, à eux, semblent du plomb fondu qui glisse en laissant un sillon brûlant, leurs sanglots sont des convulsions ; leur douleur ne s’allège pas comme la nôtre en s’exhalant au dehors ; elle s’aggrave et s’irrite.

Le lendemain, il voulut lui-même ramener le drap qui pour jamais devait cacher le visage, encore plein de charme, de notre jeune héros. Ce devoir accompli, nous sortîmes de la chambre, Mary, lui et moi, pour n’y plus rentrer… Le jour suivant, nous allâmes prier sur la fosse où Pierce Randal est enseveli.


VIII

Mon frère lutte bravement contre sa douleur ; mais il fait peine à voir. Ses cheveux, qui grisonnaient, sont devenus tout à fait blancs ;