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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/538

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évident, ne répondit que par des monosyllabes à tout ce qu’il lui dit, et lorsqu’il lui demanda de chanter, elle se laissa conduire au piano, exécuta les morceaux qu’il avait placés devant elle, et alla reprendre sa place avec une docilité passive qui m’eût exaspérée. Jamais elle ne lui parlait sans rougir, jamais elle n’arrêtait les yeux sur lui. Je me retirai convaincue qu’elle ne l’aimait pas.

Le lendemain, il ne tint qu’à moi de penser le contraire. Ma future belle-sœur vint me voir. Après une heure de conversation officielle, il me parut que la glace commençait à se fondre. Laura se plaignit à moi de la réserve que Hugh gardait vis-à-vis d’elle. — Il ne me parle jamais que de bagatelles, me disait-elle avec un dépit évident… Il me traite comme une enfant… Il semble croire que je ne le comprendrais pas… Ce n’est pas aimer, cela… D’ailleurs comment m’aimerait-il ? Ce n’est pas lui qui m’a demandée… Mon père m’a offerte à lui, continua-t-elle en rougissant, et laissant quelques larmes monter jusqu’à ses paupières. Et puis, je ne suis pas son égale, moi ; je ne lui apporte rien… Il aurait pu trouver mieux.

On devine par quels raisonnemens j’essayai d’apaiser ces petites révoltes d’un cœur romanesque. — Enfin, m’avisai-je de lui dire, croyez-vous en lui, en sa probité ?

— Certainement.

— Ne vous a-t-il jamais dit qu’il vous aimait ?

Un regard de bon augure et un sourire auquel on ne pouvait se méprendre furent sa seule réponse.

— Vous doutez donc de sa parole ?

— C’est de moi que je doute. Je veux tout ou rien… Je veux ce que je donne, ajouta-t-elle, de plus en plus rouge. Tenez, mistress Harley, vous me trouvez peut-être bizarre et peut-être bien hardie ; mais que voulez-vous, je n’ai ni mère, ni sœur, ni personne à qui je puisse me confier.

— Vous aurez votre mari, répondis-je, et je sais par expérience ce qu’il vaut comme confident.

— Ah ! vous vous moquez de moi ?

— Dieu m’en garde, mon enfant.

— Vous croyez donc, là, bien sincèrement, que je suis aimée ?

Cette question m’était faite d’un ton plus doux et avec plus d’abandon.

— A la bonne heure, reprit Laura quand j’y eus répondu. Vous me renvoyez plus heureuse que je ne suis venue. Et maintenant…, maintenant, continua-t-elle tout bas, promettez-moi de ne pas répéter à Hugh un seul mot de ce que je vous ai dit aujourd’hui.

— Je vous le promets.

— Adieu donc, ma sœur !

Et, m’embrassant une fois encore, elle me quitta.