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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/532

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Harley, moins jeune et moins confiant, se laissait abattre. Habitué à tenir grand compte de l’opinion, mon mari se sentait humilié d’avoir à déchoir devant elle : il lui en coûtait aussi de nous enlever, mon enfant et moi, aux douceurs d’une vie aisée, et de me voir de nouveau condamnée au travail. Moi, tout au contraire, j’allais de bon cœur à cette existence, dont j’avais, une fois déjà, connu les privations et l’austère monotonie. J’y allais plus forte et plus résolue que jadis ; n’avais-je pas un mari, un enfant, la confiance de l’un, les caresses de l’autre, et ne pouvais-je recommencer pour eux ce que j’avais fait pour mon frère ?

Si Harley m’en avait cru, nous serions restés à Edimbourg ; mais les susceptibilités de son amour-propre y étaient froissées à chaque instant, même par les marques d’intérêt que nos amis se faisaient un devoir de nous donner. Je ne comprenais guère ces révoltes de la vanité, mais je devais me conformer aux volontés de celui qui gagnait le pain de la famille. Il avait accepté une place de commis que Hugh lui procura chez un négociant récemment entré dans les affaires, M. Rivers. Il était donc, à son âge, redevenu subalterne après avoir dirigé. Aussi sa santé se ressentit-elle de notre change ment de situation. Ce fut notre devoir et notre tâche, à Ruth et à moi, de lui en épargner les plus pénibles détails. Réduits, par la modicité du salaire qu’il recevait, à n’avoir qu’une seule domestique, nous profitions de ses absences quotidiennes pour faire nous-mêmes la besogne intérieure. Au retour, il ne trouvait autour de lui qu’ordre, repos, sourires, et maints soucis lui étaient épargnés par notre attention à ne lui rien laisser voir du travail que nous coûtait ce bien-être dont il jouissait sans trop s’en rendre compte. Lorsque je le vis se raffermir par degrés, reprendre de l’appétit, des forces, un peu de gaieté, je fus, à bien peu de chose près, aussi heureuse qu’avant notre ruine.

Mistress Herbert, que j’étais allée voir peu de temps après notre arrivée à Londres, m’avait reçue dans sa belle maison de Portland-Place, restaurée, remise à neuf, et meublée avec ce bon goût particulier dont les artistes ont le monopole. Rien ne ressemblait moins à cette même maison, telle que je l’avais vue jadis. Blanche avait recouvré en partie sa beauté fière et un peu maussade ; mais oublieuse des leçons du malheur, elle était redevenue l’enfant gâtée de l’heureuse fortune : elle se plaignait de sa santé, de ses fatigues, du vent d’est qui lui agaçait les nerfs. Quelques paroles de sympathie pour nos malheurs qu’elle m’adressa, nonchalamment étendue sur son canapé, me touchèrent assez peu. Aussi, ne me sentant pas fort à mon aise avec mon altière cousine, je me retirais après une courte visite, lorsque je fus prise au dépourvu par une assez étrange découverte.