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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/463

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De Napoléon, prisonnier à l’île d’Elbe, il ne pensait plus rien avoir à craindre. Non pas qu’il crût sa carrière terminée ; un jour on parlait devant lui des arméniens qui se faisaient à Naples aux approches du 20 mars, des voyages de la princesse Pauline entre cette capitale et l’île d’Elbe, et on semblait prévoir une expédition de l’empereur à la tête des armées de son beau-frère : « Non, répondit-il, c’est en France qu’il doit aller, et non ailleurs ; » mais il ne croyait pas que Napoléon pût se maintenir contre une coalition nouvelle, et il estimait surtout que le règne des Bourbons, après le renversement facile de Louis XVIII, serait irrévocablement fini. Alors le champ serait ouvert à celui qui saurait mériter les suffrages de la nation française, en y joignant l’amitié des grandes puissances. Ce qu’il espérait surtout, ce qu’il prévoyait avec assurance, parce qu’il le désirait ardemment, c’était la ruine complète du principe de la légitimité. Élu du suffrage populaire à la suite d’une révolution, quand l’héritier direct de la couronne suédoise, quand le roi dépossédé vivait encore, que deviendrait-il, lui et sa dynastie, si une réaction générale tendait à relever en Europe : toutes les anciennes couronnes ? Gustave IV alléguerait peut-être contre son abdication la violence qui la lui avait arrachée ; cet acte d’ailleurs n’engageait point le prince de Vasa, son fils. Et qui était le protecteur désigné, soit du principe tant redouté, soit de la famille dont les prétentions pouvaient inquiéter Bernadotte ? Précisément ce terrible voisin, l’empereur de Russie, chef de la ligue des rois et tuteur du prétendant. Quel habile calcul n’était-ce donc pas, suivant Bernadotte, d’avoir fait accepter son amitié à cet ennemi naturel, afin de l’enchaîner !

Mais de combien de perplexités, dans un temps si fertile en révolutions, ne fallait-il pas payer une alliance qui détruisait toute liberté personnelle ! L’histoire de ces perplexités en présence des deux restaurations, en présence du 20 mars et de 1830, c’est l’histoire même de Bernadotte, c’est celle aussi du pays qui lui avait confié ses destinées.

La première restauration avait surpris Bernadotte, cela est certain ; il s’était toutefois rassuré en songeant qu’après tout les Bourbons lui devaient de la reconnaissance, — bien qu’en vérité il n’eût pas cru d’abord travailler pour eux, — et on le voit, en suivant la correspondance diplomatique, prendre volontiers en 1814 avec M. de Bumigny, notre chargé d’affaires, le ton protecteur. La nouvelle du 20 mars retentit à ses oreilles comme le premier coup de canon d’une de ses anciennes batailles. Il avait prévu que Napoléon ne vieillirait pas inactif dans sa captivité. De plus, l’événement réalisait son pressentiment contre les Bourbons ; ne croyant pas que Napoléon lui-même fût désormais redoutable, il accueillit le nouveau changement