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ne s’inquiétaient même pas de leur procurer des munitions. En racontant ces misères, M. Montanelli a le tort de crier à la trahison, comme l’ont fait la plupart de ses compatriotes. La trahison n’explique rien ; elle dispense seulement de rechercher les véritables causes de la défaite. Le gouvernement toscan ne montra dans cette circonstance ni habileté ni ardeur ; néanmoins, poussé par la nécessité ; il fit quelques efforts. Il ordonna une levée de 12,000 hommes sur le contingent de 1849 ; il augmenta d’un tiers une partie des impôts ; il ouvrit un prêt volontaire de 60,000 écus ; ne dédaignant même pas les moindres ressources, il frappa d’une retenue les appointemens des fonctionnaires. Ces mesures étaient sans doute bien insuffisantes ; mais sauf l’appel à la constituante, qu’on ne pouvait raisonnablement attendre d’un prince, les divers ministres qui succédèrent à M. Ridolfi ne firent guère plus que lui.

Quoi qu’il en soit, les Toscans étaient enfin en présence de l’ennemi ; mais ils étaient seuls. Battus par le général Nugent, les volontaires romains étaient réduits à l’impuissance, et leur vainqueur venait d’opérer sa jonction avec Radetzky. D’autre part, la contre-révolution, qui venait de triompher à Naples le 15 mai, rappelait le contingent napolitain, et les Piémontais, qui avaient promis des secours, avaient assez à faire de tenir tête aux ennemis qui leur étaient opposés. La victoire était donc impossible ; mais, à vrai dire, les Toscans ; et en général les Italiens y songeaient peu. Ce qu’ils voulaient, c’était démentir, au prix de leur sang, l’opinion peu favorable qu’avait l’Europe de leur courage et de leur aptitude militaire. Ils allaient se battre un contre six ; ils se seraient battus un contre mille. Leur résolution était le produit de l’entraînement plutôt que de l’héroïsme : l’héroïsme ne vint qu’à l’heure du combat.

« Notre camp, dit M. Montanelli, était à la droite de l’armée piémontaise, entre Goïto et le lac de Mantoue. Nous occupions, avec l’avant-garde, Curtatone et Montanara, deux petites localités à trois milles environ de Mantoue ; et à un mille et demi l’une de l’autre. Nous étions un peu plus de cinq mille fantassins, dont trois mille volontaires, avec cent soixante chevaux et neuf pièces d’artillerie ; Campés avec si peu de forces devant une citadelle formidable qui donna tant de mal au premier capitaine de notre temps, nous avions derrière nous le large et profond ruisseau de l’Osone, avec un pont étroit pour unique passage avec une berge très élevée du côté de Mantoue et point du tout sur le bord opposé, ce qui rendait la retraite extrêmement difficile ; aussi les mauvaises langues disaient-elles que nous étions allés nous jeter dans la gueule du loup. Ajoutez à cela l’incapacité de notre général ; l’inexpérience de son état-major ; le manque d’ingénieurs militaires et de tout ce qui fait les armées fortes. Ajoutez que Radetzky avait trente-deux mille hommes ; quarante pièces d’artillerie et toute sorte d’instrumens de destruction… Et cependant, joyeux comme ceux d’un premier amour, reviennent à l’esprit de l’exilé les souvenirs du camp, des nuits passées aux écoutes sur les poétiques rives du Mincio, où Virgile et Sordello chantèrent, de nos audacieuses excursions du matin jusque sous les murs de Mantoue, de ces tours noires sur lesquelles nous espérions planter le drapeau tricolore, et, dans le silence de la nuit, du cri de la sentinelle ennemie qui se mêlait aux doux gazouillemens du rossignol.