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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/434

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devient mère une seconde fois. En voyant le nouveau-né, elle est prise d’une étrange terreur, d’une aversion mystérieuse pour le fruit de ses entrailles qu’elle devrait bénir. Elle se dit qu’elle ne peut l’aimer sans affliger l’enfant qui dort dans le cercueil. Elle n’a qu’une pensée dont aucune voix ne peut la détourner ; ni caresses ni prières ne calment sa raison. Si j’aimais celui que Dieu m’envoie que dirait celui que j’ai perdu ? Il serait jaloux, et pour ne pas irriter le mort, elle repousse le vivant. Mais Dieu, qui l’avait si sévèrement éprouvée, lui envoie une vision consolante. Une voix mystérieuse, quelle peut seule entendre, lui dit à l’oreille : Ne pleure pas. C’est moi que tu croyais avoir perdu, moi qui suis revenu. Les anges qui m’avaient emmené au ciel m’ont ramené sur la terre pour sécher tes larmes. Et la mère, docile à cette voix, retrouve son bonheur tout, entier : elle n’a pas perdu son premier enfant, Dieu ne voudrait pas la tromper, et d’où viendraient les paroles qu’elle a entendues, si elles ne venaient de Dieu ? Il y a dans les Orientales une pièce dont je n’entends pas contester la valeur et qui jouit d’une grande popularité, les Fantômes, où le poète a retracé la mort d’une jeune fille au sortir du bal. Je mets le Revenant au-dessus des Fantômes, et voici pourquoi. Les Fantômes se recommandent par l’abondance et l’éclat des images, mais le poète ne laisse rien à deviner ; il exprime en son nom tous les sentimens qu’il éveille. Dans le Revenant, il procède autrement, et je l’en remercie. Il dessine, il indique il n’achève pas. La sobriété de la parole ajoute à l’intérêt du récit. Le lecteur achève ce que le poète a commencé. Et quand je parle ainsi, je ne veux pas dire que cette pièce soit une ébauche ; mon intention est de marquer l’intervalle qui sépare une pensée révélée dans une langue à la fois concise et harmonieuse — d’une pensée développée dans une langue sonore et prodigue. Dans le Revenant, tout n’est pas dit ; le poète sous entend une partie de ce qu’il pourrait dire ; dans les Fantômes il ne s’arrête pas toujours à temps, et gâte parfois ses plus belles strophes par une strophe inutile.

Dans l’expression de sa douleur, M. Victor Hugo n’est pas aussi heureux que dans l’expression de sa joie ; il vise trop haut et touche rarement le but. Pour tout dire en un mot, il abuse de l’infini. La dernière pièce de son recueil : A celle qui est restée en France, prouve surabondamment ce que j’avance. Je ne veux, je ne dois parler de cette composition qu’avec une extrême réserve. Les larmes d’un père désespéré, qui a perdu son plus cher trésor, n’appartiennent, pas à la discussion ; ce serait les profaner que de les compter. Cependant on me permettra de blâmer le mélange perpétuel des images matérielles et des idées empruntées au spiritualisme chrétien. Quand le poète, en souvenir d’un usage pieux, veut couvrir ses cheveux, de poussière, il vaudrait mieux pour lui ramasser la poussière du chemin