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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/418

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que notre ancienne littérature n’avait ni pressenties ni souhaitées ; mais, soit que le poète eût divisé sa tâche en deux parts, soit que sa jeunesse ne lui permit pas de mesurer la portée de ses premières tentatives, les Odes et Ballades, publiées de 1822 à 1826, ne laissent pas deviner toute la pensée qu’il a tenté plus tard de réaliser. Le rhythme et la rime, la mobilité de la césure, l’enjambement, l’usage du mot propre et au besoin du mot trivial substitués à la périphrase, le préoccupaient plus vivement que le renouvellement de la poésie prise en elle-même, envisagée dans sa substance intime. Il y a pourtant dans ce premier recueil, qui a paru d’abord en trois parties, et qui embrasse un espace de huit années, si l’on tient compte de la date des premières pièces, des pages naïves qui pouvaient passer à cette époque pour une véritable nouveauté. Ce n’est pas à ces pages que s’attachait la jeunesse de la restauration. Ce n’est pas au rêveur de Chérizy et de Montfort-l’Amaury qu’elle tressait des couronnes. Le rhythme et la rime avaient alors plus d’importance que la pensée, que l’émotion. L’arrangement des mots, la construction des strophes, étaient mis au premier rang ; Belleau et Ronsard passaient à l’état de demi-dieux. Le cœur et l’intelligence ne venaient qu’après l’art de bien dire ; le côté musical de la poésie était cultivé avec tant d’ardeur, que le côté moral était presque oublié. Je n’invente rien, je raconte mes souvenirs, et tous ceux dont la mémoire est fidèle rendront justice à la manière dont je caractérise les premières tentatives lyriques de M. Victor Hugo. À cette époque, il ne faut pas l’oublier, la ciselure était le dernier mot, le terme suprême de l’art littéraire ; le choix et la combinaison des images étaient le rêve de tous les jeunes esprits qui se mêlaient de poésie. Je n’ai pas à discuter ici les mérites d’un tel système ; je me borne à indiquer les élémens dont il se composait. Les Orientales en sont la dernière, la plus parfaite expression.

L’auteur avait alors vingt-sept ans. Admiré, applaudi, adoré par les uns comme le régénérateur de la poésie lyrique, attaqué par les autres avec acharnement, maudit et redouté comme un nouvel Attila, il n’avait rien à souhaiter. La gloire lui souriait, sa popularité croissait de jour en jour, ses moindres paroles étaient recueillies comme des prophéties. Aujourd’hui que nous sommes séparés des Orientales par un intervalle de vingt-sept ans, nous avons quelque peine à comprendre l’enthousiasme qu’elles ont excité. Tout en reconnaissant que l’auteur a fait preuve d’une habileté singulière, nous nous demandons ce qui pouvait émouvoir, ce qui pouvait charmer, ce qui pouvait susciter des pensées nouvelles, ou trouver un écho dans les intelligences. L’habileté en effet ne dépasse pas le maniement du langage. C’est une poésie d’un genre inattendu, qui s’adresse à l’oreille, qui