Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/413

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


morale. Recrutée jusqu’à ces derniers temps par la presse et dès-lors en rébellion tacite et permanente contre le pouvoir, quel qu’il fût, l’armée appartenait de fondation à quiconque venait renverser celui-ci.

Ce qui rend le désordre si facile le rend par compensation assez inoffensif. Débutant par où les autres finissent, par la conquête de l’armée, les révolutions portugaises ne sauraient être ni longues ni meurtrières : les remaniemens les plus violens du pouvoir s’accomplissent ici avec la pacifique régularité d’un renouvellement de poste à la garde montante, et il y a en réalité moins de sang répandu que dans telle élection de la légale et prude Angleterre. Elles sauraient encore moins être intolérantes et oppressives. Le perpétuel ballottage de pronunciamentos a si souvent mêlé vainqueurs et vaincus, indépendamment des innombrables relations de parenté ou d’amitié résultant de la petitesse du pays, que les rancunes politiques sont constamment tenues en bride par les convenances privées. La même plume signera par exemple, et sans qu’on y trouve à redire, avec l’ordonnance de bannissement du ministre vaincu, des brevets pour les parens ou les protégés de celui-ci, qui, après quelques mois d’absence donnés au décorum, reviendra tranquillement fumer sa contumace dans le salon d’un ami commun, aux dépens des cigares du vainqueur ; le tout à charge ou à titre de revanche. La grande cause de tant de rivalités, la camaraderie, contribue ainsi la première à en amortir l’effet. Aux mots et aux hommes près, c’est la fronde transportée en plein XIXe siècle, et il ne manque à l’analogie ni le grand seigneur caressant les halles, on l’a vu, ni même le coup de pistolet en l’honneur des dames. Un roi d’Espagne, Charles III, je crois, disait plaisamment, en interrompant un ministre qui venait lui révéler je ne sais quelles intrigues politiques : « Je ne vous demande pas lo que es (ce que c’est), mais bien quien es ella (qui elle est). » Et le Portugal est resté espagnol sous ce rapport. Il y a souvent un quien es ella au fond de sa politique. Tout récemment encore, la plus sérieuse tentative de représailles qu’ait essuyée le duc de Saldanha ne roulait-elle pas sur une histoire d’enlèvement dont le vieux maréchal n’était pas, à la vérité, le héros, mais où son amour paternel tenait l’échelle ? L’histoire était fausse et ridicule, mais, comme trait de mœurs politiques, elle n’en a que plus de prix. — Hélas ! quand j’ai parlé de fronde, j’oubliais que l’analogie péchait ici en un point essentiel : l’élégance. Le pistolet y sert moins souvent par le canon que par la crosse, et les gros mots y tiennent lieu de chansons. Le dévergondage et la déloyauté de l’injure sont poussés à tel point, qu’en dépit du proverbe, on n’oserait même pas croire ici la moitié de ce qui se dit. Si fâcheux cependant que soit