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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/364

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étrange pour un temps où Kepler, l’auteur des admirables découvertes qui ouvrirent la voie à Newton, attribuait, dans son Harmonie du Monde, à notre terre une existence personnelle, et expliquait le phénomène des marées par les mouvemens de ce monstre gigantesque qui soulevait les mers. Bernard Palissy ne rencontrait que des incrédules quand il prétendait que les coquilles répandues sur le sol de la France avaient été déposées autrefois au fond de la mer. Mais pourquoi remonter si haut ? Sommes-nous donc si loin du temps où Voltaire, à court d’argumens contre le déluge, mettait sur le compte des pèlerins du moyen âge les coquilles trouvées sur le haut des Alpes ?

Aujourd’hui la géologie est venue nous éclairer sur la formation des couches nombreuses qui recouvrent le globe, sur les révolutions qui d’âge en âge et à tant de reprises en ont interrompu le dépôt, déplacé les mers, changé l’étendue et le relief des continens ; elle est parvenue à compter, à classer méthodiquement, dans l’ordre où elles se sont succédé, ces immenses accumulations qui marquent le lit des anciens océans. On comprend facilement quel intérêt s’attache dès-lors à l’étude de cette multitude d’êtres dont les dépouilles y sont demeurées enfouies. À la suite de ces cataclysmes violens qui ont agité l’enveloppe solide du globe et l’ont hérissée de montagnes, les couches de tout âge ont été relevées, et nous pouvons fouiller sur la tranche ces feuillets gigantesques, depuis les derniers formés jusqu’aux plus anciens, auxquels nous demandons les secrets de l’enfance de notre terre.

On a souvent comparé avec raison les fossiles aux médailles, qui nous apprennent les événemens oubliés ; seulement les médailles de la terre ne révèlent ni des dates, ni des époques historiques, mais autant de mondes nouveaux antérieurs à l’homme, le dernier venu de la création. Qui ne se sent attiré par les ruines des siècles ? En Grèce, en Italie, en Égypte, à Ninive, partout où reste un palais, un tombeau, une pierre, nous recherchons la trace de ces civilisations sur lesquelles a passé le temps impitoyable. Lors même que le sens complet nous en échappe, nous savons pourtant qu’elles furent l’œuvre, la force et la gloire d’êtres entièrement semblables à nous-mêmes ; leur histoire est notre histoire : nous triomphons de leur grandeur, qui éclate encore dans des débris, et à la pitié qu’ils nous inspirent, nous ne pouvons nous empêcher de mêler nos pressentimens. Ne serait-ce pas d’ailleurs faire preuve d’un esprit trop étroit que d’isoler toutes ses préoccupations dans le cercle des événemens humains, et de refuser son intérêt à une science qui étudie le développement de tous les êtres à travers les siècles, quand même l’homme m’en serait pas le dernier terme et le plus élevé ?