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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/356

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Elle se montra cependant très prévenante pour Hugh, qu’elle avait pris auprès d’elle, et ceci, me parut-il, au grand désespoir d’un jeune homme qui guettait cette place, fort digne d’envie. Après le dîner, Blanche vint se placer à côté de moi sur un des divans ; mais elle ne paraissait pas disposée à causer. Sa physionomie exprimait la tristesse, tristesse concentrée cependant, qui n’appelait pas la sympathie et décourageait les consolations. Le jeune homme qui m’avait paru la courtiser entra bientôt dans le salon. Au lieu de venir droit à nous, il rôdait autour du piano et du coure à musique. Je crus surprendre un regard suppliant qu’il adressait à la hautaine jeune fille, et auquel Blanche ne répondit que par un mouvement d’impatience. Presque aussitôt, sous je ne sais quel futile prétexte, elle m’emmena dans sa chambre, où, tandis que j’admirais quelques jolies aquarelles dont les murs étaient tapissés, elle se mit à griffonner quelques mots sur un carré de vélin. Quand elle eut fini : — Ces aquarelles, me dit- elle, sont de ce jeune homme que nous avons laissé au salon. J’aurais dû vous le présenter. Par le fait, il est votre cousin comme le mien. — En revenant au salon, nous le rencontrâmes sur notre chemin. Il s’approcha de Blanche et lui adressa quelques mots fort à la hâte. Pour toute réponse, elle lui remit le papier plié qu’elle tenait à la main, et il partit aussitôt. Il me déplut assez qu’on m’eût rendue témoin de cette correspondance clandestine ; mais comme Blanche ne me donnait aucune explication, je n’avais qu’à me taire. Lorsque je pris congé d’elle, cette jeune fille, qui au fond ne manquait pas de bonté, me donna un baiser cordial. — Mon père, me dit-elle, prétend que vous n’êtes pas une femme comme une autre. N’importe, je voudrais bien que vous fussiez ma sœur. Me permettez-vous d’aller vous voir quelquefois ? — Je ne pus naturellement que lui promettre le meilleur accueil.

Elle vint en effet et assez souvent, mais ses visites étaient fort écourtées, et j’eus bientôt à soupçonner qu’elle y trouvait le prétexte nécessaire à des entrevues mystérieuses avec son jeune parent, le peintre Herbert. Je m’étais promis de ne pas tolérer cet abus, s’il existait, et de m’en expliquer franchement avec elle, lorsque Hugh un beau jour vint changer mes soupçons en certitude. Son patron était au désespoir. Miss Blanche, secrètement mariée à M. Herbert depuis quelques semaines, venait de partir avec lui. M. Flinte avait pour gendre un artiste, et un artiste sans réputation par-dessus le marché !… Il arriva furieux dès le lendemain, et voulut m’imputer une espèce de complicité dans l’intrigue dont il était victime ; mais je lui fermai la bouche en lui rappelant que sa fille était déjà mariée lorsque je l’avais vue pour la première fois. J’appris ensuite que le jeune couple vivait misérablement à Rome, où M. Herbert travaillait