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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/343

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Ma présence ne les gêne pas plus que si j’étais une pierre, et cet abandon me gagne parfois. Je me surprends à trouver charmant le contraste de ces deux têtes, brune et blonde, penchées sur le même livre, animées par la même souriante expression. Je ne parle à qui que ce soit de mes soupçons. Je mets toute ma volonté à m’aveugler, et je demeure ainsi, torturée, indécise, jusqu’au jour où le voile, si transparent, se déchire tout à fait devant moi.

C’était par une matinée d’août. Ils étaient absorbés dans leur étude. La fièvre battait à coups pressés dans ma tête. Sous les arbres courait une fraîche brise. J’allai m’y asseoir, les laissant seuls. J’y demeurai longtemps, le front dans mes mains. Certes je puis dire et jurer au besoin que lorsque je revins vers la maison, je ne songeais nullement à surprendre leurs secrets. J’allai vers la fenêtre près de laquelle ils étaient assis, comme certains condamnés marchent au supplice, avec une véritable soif de repos, de tranquillité obtenue à tout prix. En m’approchant, j’entendais leurs voix sans pouvoir attacher une idée distincte aux paroles qui frappaient mon oreille. Je vis que les livres étaient fermés et repoussés loin d’eux. Je voulus passer outre : impossible. Mes pieds semblaient rivés au sol. Je restai donc et je regardai. Je le vis la prendre dans ses bras où elle s’abandonnait, je le vis lui donner un baiser, et je la vis cacher son visage contre la poitrine de son amant, tout en murmurant quelques mots, parmi lesquels je distinguai ceux-ci : « La pauvre Grisell ! »

Tout était dit. J’entrai dans le salon, j’ôtai de mon doigt l’anneau que M. Langley m’avait fait accepter et je le plaçai devant lui, sur la table, sans prononcer une seule parole ; puis je les quittai. Une minute de plus, je me serais trahie. L’instinct de la femme et ce sentiment de dignité qui lui manque rarement en pareille occasion m’avaient permis de garder pendant le temps nécessaire mon masque de glace ; mais il me fallait ensuite exhaler mon agonie. Où donc aller ? À quel autre cœur confier les tortures du mien, et ses tressaillemens convulsifs, et le tumulte de ses pensers effrénés ? Je ne voulus me laisser voir ainsi qu’à notre bonne mère Nature, instruite d’avance de tous les secrets qu’on met sous sa garde, et qui les absorbe à jamais dans ses entrailles profondes. J’allai devant moi, parmi les champs où les blés d’or appelaient la moisson, parmi les bois pleins de silence et d’ombre, espérant que l’épuisement physique endormirait les souffrances de mon âme. Il ne me donna pas le repos que j’attendais, mais il me plongea dans une apathie froide et rigide qui peut-être valait tout autant.

Une invincible répugnance m’empêcha de rentrer à la maison. Après une longue marche, aux vagues clartés du crépuscule, j’arrivai chez la tante Thomasine, qui tricotait paisiblement, assise au coin