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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/341

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rougis ; Marian s’arrêta court : — Vous allez donc l’épouser ? me dit-elle. — Nous sommes engagés depuis quelques mois, répondis-je. — Et vous l’aimez ?… Vous aimez ce vieux pédant-là ?… Mais il a trente ans, au moins trente ans… songez-y !… Puis vinrent mille questions saugrenues Elle prit mon anneau, elle l’examina, elle se moqua de nous, si bien que nous en oubliâmes de descendre à l’heure du dîner. Il fallut que Hugh vînt nous arracher à ces causeries et à ces bons rires.

Ma place ordinaire à table était entre mon père et M. Langley ; Marian la prit sans façon. J’en éprouvai comme un léger serrement de cœur, dont personne au reste ne parut s’apercevoir. La tante Thomasine, à côté de qui je m’assis, m’expliqua le motif de sa visite. Maintenant que la famille était en voie de séparations (un regard jeté sur M Langley m’expliqua ce que ma tante voulait dire), elle pensait que Marian devait reprendre sa place au foyer paternel, et comme d’un autre côté il lui en coûtait trop de renoncer à cette enfant d’adoption, elle venait de louer un cottage, voisin de Burndale, où elle allait faire transporter tous ses meubles, désirant finir ses jours près de nous. Pendant qu’elle m’expliquait ces arrangemens nouveaux, le regard errant de ma sœur s’était fixé sur la place occupée jadis par Alan. Aussitôt elle cessa de gazouiller, ses joues pâlirent, des larmes vinrent perler au bord de ses longs cils ; mais elle les essuya bien vite, de peur que notre père ne les vît. M. Langley comprit cette émotion soudaine, et en respecta le secret. Cette soirée ne m’a laissé que de tristes souvenirs. Je me sentais comme engourdie par quelque influence cachée. On eût dit que le pressentiment de quelque malheur, fantôme sinistre, agitait près de moi ses ailes de plomb. La nuit je m’éveillai en sursaut, baignée de larmes…

Le changement que j’avais ainsi pressenti plutôt que prévu, ce changement eut lieu, — non tout à coup cependant, mais par degrés, comme lorsqu’une brume se lève sur un radieux paysage, envahit l’une après l’autre toutes les lignes de l’horizon, monte lentement vers le ciel, et finit par isoler la terre des lueurs d’en haut. Je n’entends ici blâmer personne. Tout se passa naturellement, sans dessein prémédité. Je m’étais réjouie du goût que M. Langley à première vue manifesta pour notre Marian. Elle voulut qu’il lui apprît aussi l’italien. Je lui cédai mon maître et les heures qu’il m’avait consacrées jusque-là. Je souriais en la voyant, aux prises avec des difficultés que lui grossissait sa légèreté inappliquée, se désespérer de ne pas mieux répondre aux soins de son professeur ; je souriais en voyant celui-ci ne se lasser jamais, ni de la mémoire en défaut, ni de l’intelligence rebelle, et sourire toujours à ces regards craintifs que son écolière jetait de son côté à la dérobée, quand elle le supposait