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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/332

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de travail où il se réfugiait souvent, étourdi de nos jeux ; mes frères le consultaient avec fruit quand un passage de leurs devoirs les arrêtait court, et leur faisait désirer un commentaire secourable ; mais c’est le dimanche surtout que nous remarquions son absence, pendant les longues heures oisives qu’il ne manquait jamais de venir passer avec nous.

Cette lacune fut en partie comblée par l’arrivée à Burndale d’un étranger, un voyageur revenu d’Orient, qui s’y fit en peu de temps, et peut-être à bon marché, une renommée d’érudition. Il n’était point riche, car il s’établit dans une maison encore plus vieille et plus délabrée que la nôtre, à quelques portes plus bas dans Watergate, et il n’avait pour le servir qu’une seule domestique, déjà fort âgée. Ma mère ne prit pas en gré tout d’abord ce nouveau-venu. Il était, à son goût, trop sérieux et trop sceptique. Peu à peu cependant, à mesure que mon père se liait davantage avec M. Langley, elle lui fut plus indulgente.

Ce nouvel hôte, comme son prédécesseur Harley, parut bientôt préférer la causerie de famille dans le grand salon aux dialogues philosophiques qui l’attendaient dans le cabinet de mon père. Au commencement de nos relations, il nous faisait grand’peur, et on restait volontiers bouche close quand il était là ; mais peu à peu, sous cet extérieur grave et composé, nous découvrîmes une vraie bonté, une amicale condescendance qui nous gagnent le cœur. Les garçons, Hugh en particulier, goûtèrent fort ce nouvel ami. Pour moi, il me sembla bientôt que, s’il cessait tout à coup de paraître au salon, je ne m’y reconnaîtrais plus et j’y serais toute dépaysée. N’étant astreint à aucun travail régulier, M. Langley prenait de temps à autre une heure ou deux sur ses occupations matinales pour contrôler et diriger mes études, et bien que je sois d’une intelligence naturellement assez lente, je ne me souviens pas d’avoir trouvé une seule fois sa patience en défaut.

Il m’appelait parfois en riant « la patiente Griselidis, » mais je n’acceptai pas cette assimilation railleuse. — « Pareille obéissance, abnégation si complète, lui disais-je, ne sont pas plus admissibles chez une femme que chez les animaux ou les arbres la faculté de parler, à eux accordée par l’imagination du fabuliste. Et si pour ma part j’avais été la femme du comte… » Je n’achevai pas, et cette réticence parut l’amuser singulièrement.

Un jour, assis tous deux sur les degrés par lesquels on descend au bord de l’eau : — Grisell, me demanda-t-il tout à coup, regardez-vous parfois autre chose que ce morceau de toile blanche où votre aiguille se promène avec tant d’assiduité ? — Oui, lui répondis-je brièvement. — Prenez-vous garde à ces ombres ondulées que dessinent