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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/240

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REVUE DES DEUX MONDES.

Aussi honnête que riche, il prit en haine comme en effroi le mouvement révolutionnaire, s’engagea avec passion dans le parti qui le combattait, et mit au service de M. Pitt sa fortune et sa vertu, ses terreurs et son courage. Le 11 décembre 1792, il provoqua dans la ville de Manchester un grand meeting de maîtres et d’ouvriers pour former une association vouée au maintien de l’ordre légal et constitutionnel : « Il est temps, dit-il dans cette réunion, que le peuple sorte de sa léthargie, car il y a des incendiaires dans le pays. » Ce peuple conservateur commit, en se dispersant, quelques désordres qui furent vivement dénoncés dans la chambre des communes par un jeune aristocrate libéral, lord Howick, depuis lord Grey. M. Peel soutint les ouvriers ses amis, et sommé de nommer les incendiaires qu’il avait indiqués, il s’en défendit en disant : « Je n’ai fait que crier ; Dieu sauve le roi ! » La grande majorité de la population de Manchester se rallia autour de lui, « et cette ville, dit l’un des biographes de son fils, qui avait eu d’abord deux partis, les pittistes et les foxistes, n’en eut guère plus qu’un, qui s’appela les royalistes. »

Ce n’était pas assez, pour M. Peel, de faire de son fils un tory ; son ambition et sa confiance portaient plus loin : « Il avait, a dit de lui le démagogue Cobbett, le pressentiment qu’il fonderait une famille. » Ce bourgeois enrichi par le travail et l’économie savait faire, pour sa cause, de grands sacrifices, et poursuivre avec patience ses désirs d’élévation pour ses enfans. Il donna un jour 10 000 livres sterling (250 000 francs) dans une souscription ouverte pour soutenir la politique de M. Pitt, et voua pour ainsi dire dès l’enfance son fils à être non-seulement un partisan comme lui, mais un continuateur de M. Pitt, un autre grand ministre au service des principes et des intérêts conservateurs de son pays. Que de sentimens divers et combattus auraient agité M. Peel, s’il eût entrevu dans l’avenir son fils aussi grand, aussi puissant qu’il l’eût jamais osé prétendre, mais faisant souvent de son pouvoir un bien autre usage que son père ne l’eût souhaité ! Frappant exemple des combats que se livrent, au sein des familles comme dans l’état, l’esprit de tradition et l’esprit de liberté, et aussi des mécomptes qui peuvent s’unir, dans le cœur d’un père, aux plus éclatantes satisfactions de l’orgueil paternel !

De très bonne heure le jeune Peel donna lieu de penser que l’ambition et la confiance de son père ne seraient point déçues. Dans tout le cours de son éducation, au collége de Harrow comme à l’université d’Oxford, ses travaux et ses succès firent présager pour lui une brillante destinée. « Peel, l’orateur et l’homme d’état, était mon camarade de classe, dit lord Byron dans ses Mémoires ; nous étions bien ensemble… Il y a toujours eu sur son compte, parmi nous